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Julien Santoni, Lecture psychanalytique de Thomas l'obscur
La seconde version de Thomas l’obscur met en scène de violentes expériences de dépersonnalisation qui sont vécues comme des révélations, des dévoilements, et ne sont pas sans faire penser aux expériences relatées par les mystiques. Blanchot lui-même écrivait en 1931, un an avant qu’il ne se mette à Thomas l’obscur, que dans un roman « pour aborder les problèmes de la personnalité, il faut des principes - des principes rationnels - et pour en épuiser la profondeur, la science des mystiques est indispensable ». Cela ne signifie pas bien sûr que Thomas l’obscur soit à lire comme l’application des écrits mystiques que Blanchot érigerait en manuel de psychologie romanesque ! Le mode de référence de la fiction à la pensée mystique est en effet plus complexe. C’est pourquoi nous préférons utiliser le terme de paradigme mystique et extatique pour souligner l’écart entre la tradition de la théologie négative et ce que Blanchot en retient et donne à voir. A cet égard, l’article sur « Maître Eckhart » est révélateur. Ce qui fascine Blanchot chez le mystique rhénan, c’est qu’« il maintient jusqu’au bout l’exercice de la raison dans l’étude d’une réalité qui se confond avec le néant » et que la déification du sujet mystique passe par une annulation de soi qui est le « propre anéantissement » de la raison. Or, les métamorphoses de Thomas sont précisément des transformations qui utilisent le paradigme extatique et changent le personnage en un être hanté de néant, évidé, dévitalisé, qui ne revendique comme image de soi que le vide et ne peut s’identifier qu’au rien ; ce qui est la description même de l’affection mélancolique. Notre hypothèse est donc que le paradigme extatique dans Thomas l’obscur est la figuration de l’altération mélancolique des personnages. Le fantasme qui organiserait la fiction pourrait s’énoncer ainsi : « On m’a donné la mort dans la vie - l’Autre m’a donné la mort dans la vie ». Et nous allons voir, au fil des chapitres, que ce paradigme se décline.
Le premier chapitre est le récit d’une menace de dissolution dans un élément étrange qui pourrait bien être le corps d’une mère, sans un « amer » qui puisse éviter le naufrage. Mais, pour comprendre la mort-métamorphose de Thomas, il faut s’intéresser à l’image du vide qui hante ce chapitre: au début Thomas a « la certitude que l’eau manquait ». « Il semblait qu’il contemplait le vide dans l’intention absurde d’y trouver quelque secours ». Puis, il devient un « corps fluide identique à l’eau où il pénétrait » et en se transformant en mer il devient le vide même: « Tout ce qu’il pouvait se représenter, c’est qu’il poursuivait, en nageant, une sorte de rêverie dans laquelle il se confondait avec la mer ; cette « ivresse de sortir de soi, de glisser dans le vide, de se disperser dans la pensée de l’eau » est un évidement du moi qui nomme in fine une absence paradoxale: c’était « comme si tout se fût borné pour lui à continuer avec une absence d’organisme dans une absence de mer ». L’expérience de dépersonnalisation prend ainsi la forme d’une assimilation au vide et à l’absence au cours de laquelle les limites corporelles et l’intégrité psychique s’annulent. Et l’on voit déjà ici se confirmer l’hypothèse de la mélancolie dont la psychanalyste Marie-Claude Lambotte a proposé une explication métapsychologique où elle la décrit comme relevant des aléas de l’identification spéculaire : « Que ce soit en fonction de la seconde théorie du narcissisme de Freud, de l’impact du narcissisme primaire de Winnicott, ou bien la reconstruction lacanienne d’un suicide originaire de l’objet […], nous avons affaire dans la mélancolie à un premier effondrement, à une première mort, celle-là même qui a exigé du sujet l’élaboration d’un système de défense très archaïque et qui, dès lors, l’a privé définitivement de son identité. Aussi bien le sujet, victime d’un deuil dont il ignore à la fois l’origine et l’objet, s’efforce-t-il d’en pallier les effets qui se manifestent dans la hantise de la catastrophe à venir ou dans la certitude d’en subir définitivement les conséquences ». L’assimilation mélancolique au vide « pour y trouver quelque secours » semble bien être la mise ne scène de cette stratégie qui répond à la faille de l’expérience spéculaire. Le récit, à travers le réseau métaphorique qu’il construit, pourrait se lire alors comme l’anamnèse de cette « première agonie » - l’expression est de Blanchot dans la première version de Thomas l’obscur.
Le second chapitre voit le premier mouvement extatique de Thomas. Dans la fosse, métaphore du corps angoissé, la nuit déploie la métamorphose d’un Autre protéiforme qui fait intrusion dans l’œil de Thomas : « il eut même le sentiment que quelque chose de réel l’avait heurté et cherchait à se glisser en lui. (…) de toute évidence un corps étranger s’était logé dans sa pupille et s’efforçait d’aller plus loin. (…) Peut-être un homme se glissa-t-il par la même ouverture, il n’aurait pu ni l’affirmer ni le nier. Il lui sembla aussi que la mer montait jusqu’à lui et que les vagues parvenaient à pénétrer dans l’espèce d’abîme qu’il était ». Cette intrusion se transforme ensuite en une série d’« êtres » qui lui servent d’ « organes » et construisent des villes ; et c’est sur leurs « ruines qui roulaient dans le sang et qui déchiraient parfois les artères que d’autres créatures apparurent ». Ces créatures sont les passions et les idées de Thomas : la peur « qui ne se distinguait en rien de son cadavre » et le « désir [qui] était ce même cadavre qui ouvrait les yeux et qui se sachant mort, remontait maladroitement jusque dans la bouche comme un animal avalé vivant ». Cette extase autophage, fantasme de dévoration de soi par l’Autre incorporé, aboutit donc à la figure du désir-cadavre, du désir cadavérisé. Peu après, l’« union monstrueuse » entre la pensée de Thomas « confondue avec la nuit » et sa bouche dit la jouissance d’une annulation de soi. Le paradigme extatique nous semble donc être utilisé dans une dimension figurale - métaphorique - pour dire l’assimilation mélancolique du personnage au rien, au vide, au néant : « Seul, le corps de Thomas subsista privé de sens. Et la pensée, rentrée en lui, échangea des contacts avec le vide ».
La fin du chapitre 3, chapitre au cours duquel Thomas a été confronté à l’énigme des signes et au chiffre de la femme, nous permet peut-être de comprendre la relation de Thomas à l’objet de désir. L’appel d’Anne est un appel ambigu, à la fois réel et annulé : « Au même moment, la jeune fille l’appela du dehors d’une voix décidée (…) Puis, lorsque le silence eut recouvert l’appel, il ne fut plus aussi sûr d’avoir réellement entendu son nom ». L’objet de désir n’apparaît que dans un mouvement de disparition, à l’image du « suicide originaire de l’objet » selon Lacan. De même que l’Autre l’a appelé au champ du désir pour aussitôt s’évanouir, de même Thomas ne sait pas s’il a été appelé ou non. Cet épisode singulier expliquerait - dans la logique du fantasme - la désubjectivation que raconte le chapitre 4. Le chapitre 3 serait la répétition traumatique de la catastrophe de la faille spéculaire, et susciterait l’anamnèse du chapitre 4 : le paradigme extatique rejoue la scène originaire du mélancolique où l’Autre lui a donné la mort dans la vie.
Au chapitre 4, la lutte avec le mot, « rat gigantesque », est en effet une autre expérience de désubjectivation, où les catégories de dedans et de dehors, du moi et de l’autre s’annulent : « Attente et angoisse si insupportables qu’elles le détachèrent de lui-même. Une sorte de Thomas sortit de son corps et alla au-devant de la menace qui se dérobait ». Comme l’écrit P. Kaufmann, « le sentiment de dépersonnalisation sanctionnerait l’incapacité où est le sujet de faire authentifier par l’Autre son narcissisme », notamment chez le mélancolique, pour qui, selon Marie-Claude Lambotte, les « phénomènes de dépersonnalisation (…) se rapportent à une structuration spéculaire défaillante dont les effets projectifs inconscients relèvent de l’omnipotence d’un modèle idéal au dépens d’une image de soi quasiment inexistante ». C’est ce que donne à lire l’affrontement de Thomas avec son double, le mot, la bête, l’ange noir, modèle idéal dont il affirme et nie à la fois la toute-puissance, irrémédiablement proie et prédateur, souillure et innocence, qui laisse Thomas « toujours plus vide et plus lourd ». Le mouvement extatique devient dans ce chapitre une possession démoniaque, un affrontement avec un ange luciférien, troisième moment de l’altération mélancolique de Thomas : sa « personne déjà privée de sens » est transformée en corps vide, dévoré, entraîné « par le trou d’où il était venu », « en proie à une incoercible nausée ». Mais cette lutte à mort est aussi un désir d’assimilation : « il ne put échapper au désir de la dévorer, de l’amener à l’intimité la plus profonde avec soi. Il se jeta sur elle et, lui enfonçant les ongles dans les entrailles, chercha à la faire sienne ». Cette scène figure ainsi la métamorphose de Thomas en un être divin qui sera pour Anne la figure de l’Autre aux chapitres 6, 7 et 8.
Le chapitre 5 est la conséquence de ce mouvement extatique : Thomas s’est identifié au rien. Lorsqu’il apparaît dans la seconde partie du chapitre, il est occupé à creuser une fosse. « Et, tandis qu’il creusait, le vide offrait à son travail une résistance que bientôt il ne pouvait plus vaincre. La tombe était pleine d’un être dont elle absorbait l’absence » (TO2, p. 38). Or, cet être, c’est Thomas lui-même, ce vide c’est l’être vide de Thomas que celui-ci ne cesse d’évider : « Un cadavre indélogeable s’y enfonçait, trouvant dans cette absence de forme la forme parfaite de sa présence ». Thomas qui cherche alors à se donner la mort découvre qu’il ne peut mourir car il est un être déjà-mort dont la seule identité possible réside dans la négation de toute identité. Comme l’écrit Marie-Claude Lambotte, le sujet mélancolique, « identifié au rien d’une relation à l’objet subitement privée de tout affect, (…) n’a précisément pas eu le choix ; sous peine de se retrouver anéanti en même temps que le désir, la défense primaire s’est constituée de l’identification au processus même qui conservait quelque rapport avec l’objet, à savoir : son évanouissement et le rien qui en résulta. D’où cet automatisme de négation propre au sujet mélancolique, d’où encore cette assimilation au rien, fruit de sa seule et dernière rencontre avec l’objet libidinal. (…) La disparition du désir devient, dès lors, une qualité de l’objet, au sens où cette désertion (dévitalisation) consacrera sa définition essentielle, ultérieurement symbolisée par la notion de rien ». Tel un nouveau Narcisse mélancolique, Thomas se penche « sur ce vide où il voyait son image dans l’absence totale d’images ». On comprend ainsi le fantasme d’immortalité sur lequel s’achève le chapitre 5 : puisqu’il est déjà mort, il ne peut que ressusciter dans « l’impossibilité de vivre ».
Le chapitre 6 inaugure un nouveau mouvement. Les chapitres 6, 7, 8 et 9 pourraient se lire en effet comme le Cantique de l’Ame, d’Anne et de Thomas, « Nuit obscure », « Chants de l’âme qui se réjouit d’être arrivée au haut de la perfection qui est l’union avec Dieu par le chemin de la négation spirituelle », pour reprendre le titre et le sous-titre d’un poème de saint Jean de la Croix. Mais, si Thomas devient dans ce chapitre l’Epoux mystique, c’est pour répéter sur la jeune femme, dans le « fracas étincelant de l’ultime midi », l’altération mélancolique qu’il a lui-même subie. Le paradigme extatique se décline alors ainsi : « On m’a donné la mort dans la vie, Je suis devenu le Principe de négation même, « seul Lazare véritable dont la mort même était ressuscitée », Dieu, l’Autre absolu, Je donne la mort dans la vie ». L’extase d’Anne, qui devient une « morte parfaitement transparente à côté de ce mort opaque » est en effet le don de l’entre-deux morts. La première version le dit de manière très explicite par l’image du sacrifice d’Iphigénie. Mais Thomas ne donne pas véritablement la mort, il contamine Anne de sa propre existence néantisée ; il lui communique cet entre-deux morts qui fait d’elle un cadavre. De même que le chat, entraîné dans la nuit de Thomas, devenait la nuit de Thomas, un mort-vivant, un eidolon, une image fantomatique, de même Anne subit une contamination par le non-être. La « mort narcissique » du sujet mélancolique devient dans la fiction blanchotienne un fantasme de toute-puissance où Thomas donne le néant à autrui pour se prémunir de tout objet de désir qui serait une anamnèse traumatique. Son union avec Thomas insuffle donc à Anne une « mort juste » et une « jeunesse funèbre » qui est moins le don de la mort que le don de la mélancolie.
Au chapitre 7, La question qu’Anne pose à Thomas, « Au fond, qui pouvez-vous être ? », va révéler l’incommensurable distance qui les sépare. Elle semble être une profanation, « un véritable essai pour tenter Dieu ». Thomas est bien devenu une figure de l’Autre divin. On ne saurait « recevoir des renseignements sur lui » car son être échappe à toute éthopée comme à toute narration: on ne peut connaître Thomas - et il en va de même pour Dieu selon Denys l’Aréopagite - que négativement.
Et, au chapitre 8, ce n’est qu’en s’adressant à Thomas sur le mode de l’énoncé paradoxal qu’il est donné à Anne de connaître un premier ravissement, puis un second : elle glissa « dans une eau pure où, d’instant en instant, franchissant des ruissellements éternels, elle semblait passer de la vie à la mort et, chose pire, de la mort à la vie, dans un rêve tourmenté déjà absorbé par un rêve paisible. Puis soudain elle entra, avec un fracas de tempête, dans une solitude faite de la suppression de tout espace et, déchirée violemment par l’appel des heures, elle se dévoila ». Cette image de ruissellements n’est pas sans rappeler les métaphores de l’eau que l’on trouve dans les écrits de sainte Thérèse d’Avila à laquelle Anne est explicitement comparée dans la première version de Thomas l’obscur. Blanchot se souvient sans doute également de la doctrine du dépouillement de Maître Eckhart qui s’achève par de semblables images de Ruisseau et de Source. Là, « elle se prépara à devenir le temps des hommes ». Notre hypothèse est que, Anne « déchirée violemment par l’appel des heures », va pouvoir échapper, par ce dévoilement, au ressassement éternel ; même si elle subit l’altération mélancolique de Thomas, elle conquiert la possibilité de mourir. C’est pourquoi son agonie ressemble bien souvent à un hymne à la vie ; face à l’entre-deux morts qui est le temps achronique de Thomas, Anne incarne - par son corps malade et mortel - la possibilité de la vie qui suppose la possibilité de mourir. Vient ensuite le dernier mouvement extatique du chapitre: « C’est dans ces conditions qu’elle pénétra, forme indécise, dans l’existence de Thomas », où elle se reconnaît « passionnément en quête de l’absence d’Anne, du néant le plus pur d’Anne ». Ici encore, la fusion extatique entraîne une altération mélancolique. Anne devient un « néant inassimilable, Anne qui existait encore et qui n’existait plus ».
Le chapitre 9 est l’écho du chapitre 8 : il répète l’extase qui a contaminé Anne de néant « immobile contre la cloison, le corps mêlé au vide pur, les cuisses et le ventre unis à un néant sans sexe et sans organe , les mains serrant convulsivement une absence de mains, la figure buvant ce qui n’était ni souffle ni bouche, elle s’était transformée en un autre corps dont la vie, pénurie, indigence suprêmes, l’avait fait devenir lentement la totalité de l’être qu’elle ne pouvait devenir ». Anne parcourt alors la « seconde version de la réalité », sous l’oxymore topique de l’ « astre obscur » qui se lie au thème de la nausée. Dans la « répulsion » et l’« effroi », le pullulement de « larves » qui sortent de son ventre et qui ont « tour à tour la forme de son visage, de son squelette ou du corps tout entier » est le seul enfantement dont le sujet mélancolique soit capable, le cadavre n’engendrant que sa putréfaction.
Le chapitre 10 montre toute la complexité du personnage d’Anne. Transfigurée par son agonie elle semble attachée à la vie : « elle continuerait à aimer la vie », ce qui signifie sans doute que la mort d’Anne, loin d’être l’accomplissement de l’altération mélancolique dont on a vu que Thomas était le principe, serait au contraire l’ultime résistance d’Anne à cette tentative de mélancolisation. Par « la tentation qu’elle apportait de résoudre le problème par la mort », - Thomas dira qu’elle « s’est en un instant donné entièrement la mort » - , elle échappe au risque du hors-temps mélancolique, et redevient capable d’investir la réalité d’un désir : « Puisque c’était la loi, puisque c’était la seule façon de prouver qu’elle n’avait jamais eu, pour tout ce qui l’entourait, autant d’attachement, elle fut prise du désir de vociférer, prête à renforcer d’un tour chaque lien, à voir dans ses proches des êtres toujours plus proches ». Sa mort rend paradoxalement possible et sa vie et sa mort, réalités qui n’ont plus de sens pour Thomas ; l’agonie d’Anne serait ainsi le seul antidote possible à la mélancolie : « Elle seule, à travers des nuée rapidement chassées au-dessus d’elle, à la vitesse d’une étoile, vit s’approcher ce moment où, reprenant contact avec la terre, elle ressentirait l’existence banale, ne verrait rien, ne sentirait rien, où elle pourrait vivre, vivre enfin, et peut-être mourir, épisode merveilleux ».
Au chapitre 11, après la mort d’Anne, Thomas prend la parole pour révéler sa vérité en un discours litanique qui est comme la suite du « Ce que je suis… » du chapitre 7. Nous pensons que s’il est en mesure de parler ainsi, c’est qu’il lit sa vérité sur l’ « image cadavérique » d’Anne. « Elle s’était arrêtée au point où elle ne ressemblait qu’à elle-même ». Et on se souvient que dans « Les deux versions de l’imaginaire » Blanchot écrit : « à ce moment où la présence cadavérique est devant nous celle de l’inconnu, c’est alors aussi que le défunt regretté commence à ressembler à lui-même. (…) Le cadavre est sa propre image. (…) Il est le semblable, semblable à un degré absolu, bouleversant et merveilleux. Mais à quoi ressemble-t-il ? A rien. C’est pourquoi, tout homme vivant est, en vérité, sans ressemblance encore ». Or, Thomas est justement le seul vivant qui ne soit pas sans ressemblance, car il est déjà un cadavre. La vue d’Anne est donc pour Thomas une révélation qui lui fait voir ce qu’il est. L’image cadavérique d’Anne serait, selon nous, la figuration de cet objet énigmatique, « suicidé » par l’Autre en un temps pré-spéculaire, que l’écriture de Blanchot ne cesserait d’érotiser comme la seule marque de la jouissance que l’Autre est laissée à son endroit : c’est pourquoi le paradigme mystique par le motif de l’annulation du moi et le cadavre par sa ressemblance au rien correspondent parfaitement à la figuration de cette jouissance originaire qui a vu le surgissement l’Autre et son évanouissement qui a identifié le sujet au rien.
Au début du chapitre 12, le ciel est un étrange abîme, une puissance d’absorption. L’image singulière d’un visage sans regard semble être en effet non pas l’image d’un « Créateur », figure transcendante et tutélaire, mais plutôt la « figure » qui donne le néant à toutes les autres, un « Décréateur » dont l’orbe vide, absence de regard, ne saurait introduire le sujet à l’être, de même qu’il n’a pas su l’introduire au champ du désir : « Au milieu de ces frémissements, la solitude éclata. On vit sur la profondeur du ciel s’élever un visage rayonnant et jaloux dont les yeux absorbaient toutes les autres figures ». La fin du récit se fait l’écho de cette apparition qui n’est plus décrite comme une figure aspirante mais comme un appel, la promesse d’une « jouissance » : « Quand réellement du fond des ténèbres s’éleva un cri prolongé qui était comme la fin d’un rêve, tous reconnurent l’océan et ils aperçurent un regard dont l’immensité et la douceur éveilla en eux des désirs qu’ils ne purent supporter. Pour un instant redevenus des hommes, ils virent dans l’infini une image dont ils jouissaient et, cédant à une dernière tentation, ils se dénudèrent voluptueusement dans l’eau ». Cette fin ressemble à un passage à l’acte d’une extrême ambiguïté : les deux derniers chapitres ont préparé le lecteur à une fin « funeste », à un « grand malheur » ; or, rien ne semble tragique dans ce dénouement, à moins que l’on ne considère la « jouissance » dont le texte parle comme la jouissance fantasmée d’un raptus suicidaire, « dernière tentation » des hommes-étoiles. La même difficulté se pose pour l’interprétation des dernières lignes du récit: « Thomas, aussi, regarda ce flot d’images grossières, puis quand ce fut son tour, il s’y précipita, mais tristement, désespérément, comme si la honte eût commencé pour lui ». Le mouvement circulaire du récit structuré comme une bande de Möbius ferait de Thomas l’obscur un récit interminable car sans origine ou plutôt il serait le récit de la négation de l’origine et de la fin. Ces lignes seraient peut-être alors à lire comme la mise en scène du suicide impossible de Thomas : impossible si l’on suit la logique fantasmatique du récit selon laquelle Thomas est un être éternel. Il serait à peine mis en acte que Thomas, cadavre d’éternité, serait voué à la répétition d’un affrontement avec la mer qui réintroduit sans fin le récit.
Pour conclure cette étude qui a tenté de proposer un parcours dans Thomas l’obscur à travers le motif de l’extase mélancolique, nous aimerions rappeler une remarque de Blanchot qui écrivait en 1956 dans un article sur « Freud » : « Lorsque le psychanalyste s’empare de l’expérience de tel écrivain ou de tel artiste, ce qu’il dit n’est jamais faux ; c’est seulement vrai et en quelque sorte trop vrai ». Certes. Mais nous avons aussi conscience de tous « les germes de vérité » que nous avons sacrifiés pour reprendre une expression de Thomas l’obscur. C’est pourquoi nous aimerions reconnaître les limites de notre analyse du paradigme extatique qui ne s’est attaquée ici que de biais au problème du féminin chez Blanchot ; question du féminin qui pourrait s’énoncer ainsi : quel doit être le « rôle » de la femme - comme il est dit au chapitre 3 - pour qu’elle se voie si obstinément condamnée à disparaître ?
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