Espace Maurice Blanchot                                                












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Espace Maurice Blanchot - www.blanchot.fr
ISSN: 1765-291X

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Mathieu Bietlot, Blanchot et Hegel : l’impossibilité d’en finir Print

Mathieu Bietlot, Blanchot et Hegel : L’impossibilité d’en finir

Contexte

L’exercice philosophique dont est issu ce propos consistait à lire l’œuvre de Blanchot à la lumière ou dans l’ombre de la philosophie hégélienne. Confrontation périlleuse qui ambitionnait d’articuler une certaine continuité de la continuité et de la discontinuité entre un système philosophique totalisant, transparent et maîtrisant et une écriture dispersée, fragmentée et dissimulatrice.

Quoique peu étudiée, l’omniprésence de Hegel dans l’entourage de la réflexion de Blanchot est indéniable, il a noué avec celui-ci un dialogue serré, ininterrompu et ambigu. Il n’a cessé de se situer à l’égard de celui dont nous sommes tous, aux dires de L’entretien infini, les « héritiers ».

Explicitement ou implicitement, Blanchot recourt à maintes reprises à des outils ou vecteurs de pensée hégéliens tels que la contradiction inapaisable de la littérature qui, au même titre que l’Esprit, ne se pose qu’en s’opposant ; l’ouvrage du négatif comme puissance de destruction créatrice ; le lien du lien et du non-lien ; le mot comme « meurtre de la chose » ; la dialectique élucidant le talent du grand homme ou l’inspiration du poète par la circularité interactive de l’action et de la détermination, le primat du faire sur l’être, etc.

On s’en doute, Blanchot ne reprend le discours hégélien que pour se le réapproprier, c’est-à-dire le radicaliser et le subvertir au point de le retourner contre lui-même. Etant donné que dans la tradition occidentale, Hegel incarne l’empire et l’emprise d’une raison toute puissante, totalisante donc totalitaire, une pensée unifiante donc unique, Blanchot, à l’instar de l’ensemble de ses contemporains, héritiers malgré eux du tyran de l’esprit, du maître absolu du système, semble obsédé par la nécessité d’éjecter l’hégémonie hégélienne, de s’exiler hors du système, de l’unité et de la totalité, d’accueillir le tout Autre et d’entrer dans le rapport du troisième genre. Qu’il me soit permis ici de reprendre et détourner un extrait de Le dernier mot pour lui faire résumer la relation que Blanchot a entretenue avec Hegel :

« L’élève écoute le maître avec docilité. Il reçoit de lui des leçons et il l’aime. Il fait des progrès. Mais si un jour il voit que ce maître est Dieu, il le bafoue et ne sait plus rien. »[1]

 

Afin de répudier le maître et pénétrer dans le non savoir, il s’agira notamment d’en finir avec le sujet libre et conscient, avec la dialectique synthétisante et avec l’histoire progressive auxquels Blanchot substitue, respectivement, l’impersonnalisation et l’anonymat de l’œuvre ; l’usage non dialectique de la négation dans le désastre et la dispersion fragmentaire ; le ressassement incessant et l’éternel retour du même sans souvenir.

Mon travail relevant aussi d’une volonté d’interroger la postérité de la pensée hégélienne dans une postmodernité qu’elle insupporte et de relire Hegel à l’aide d’exégètes plus subtils afin de lui rendre toute sa force et sa pertinence, j’ai tenté de montrer que l’opposition de Blanchot à Hegel – penseur de l’opposition si l’en est – n’en était qu’une confirmation. Non seulement, on ne conteste pas Hegel sans faire son jeu : à l’instar de l’Esprit, lorsqu’on tente de le décimer c’est encore lui « qui porte sa mort et se maintient en elle »[2], mais en outre, une compréhension plus fine de sa pensée nous le découvre au plus près de Blanchot lorsque celui-ci croit s’en être écarté le plus radicalement. Blanchot lui-même s’en est aperçu puisqu’il a fini par comprendre que la meilleure façon de s’émanciper de Hegel était de le répéter à outrance[3]. Dans L’écriture du désastre, il se demande si ce n’est pas en faisant opiniâtrement, voire « systématiquement », le jeu de la dialectique, que s’offrirait à lui, une possibilité « de la déjouer ou de la mettre en défaut en ce qu’elle ne saurait défaillir[4] ».

 

Ce qui m’a amené à conclure, avec Blanchot et Hegel, que si l’exigence du désastre (passivité de l’art) et l’astreinte du Concept (action dans le monde) sont deux absolus inconciliables, elles n’en sont pas moins toutes deux nécessaires à la parole et, par ailleurs, nécessaires l’une à l’autre. Chacune des deux exigences, celle du travail du Concept et celle du ressassement du Neutre, se veut absolue et s’affirme comme tout ; tout en reposant chacune sur l’impossibilité du Tout. L’excessivité et l’intransigeance de chacune interdisent tout soupçon de compatibilité avec l’autre. Pourtant, chacune n’a pas de plus grand désir que cette rencontre impossible de l’autre infiniment distant. De surcroît ou en retrait, chacune des deux éprouve, dans une expérience qu’elle ne peut incorporer à elle-même, la nécessité de l’autre comme sa tache aveugle qui la précède, la dépasse et la rend possible. Ces deux « exigences » (Blanchot) ou « astreintes » (Hegel) ne s’unifient absolument pas dans un compromis et encore moins dans une synthèse supérieure, affirmation ultime qui scellerait l’effacement de Blanchot devant le triomphe de Hegel – il est vrai que l’exigence du premier relève de l’effacement alors que le second tend au triomphe mais il est hors de question que l’une d’elles se déploie et se dépense au détriment ou à la gloire de l’autre[5]. A ce double mouvement, correspond – cela va sans dire – un double langage. :

« mais c'est pourquoi il faut toujours qu'il y ait au moins deux langages ou deux exigences, l'une dialectique, l'autre non dialectique, l'une où la négativité est la tâche, l'autre où le neutre tranche sur l'être et le non-être, de même qu'il faudrait être à la fois le sujet libre et parlant et disparaître comme le patient-passif que traverse le mourir et qui ne se montre pas.[6] »

 

Dans l’appel du neutre, se précipitent tous ses visages : Dehors, Désastre, Infini, Tout Autre, Ailleurs, l’inaccessible quotidien, le fragmentaire, le ressassement de l’éternel retour ou de « l’attente l’oubli », le silence qui parle et qu’on ne peut faire taire, l’absence de tout et d’elle-même, l’art en souci de lui-même, l’origine inoriginelle, l’impossibilité de mourir... tout cela pourrait former dans la dispersion et la dissimulation les coordonnées disloquées des lieux sans lieu de l’absence d’esprit ou encore un « non-système » blanchotien, si cette expression n’était pas trop lourdement chargée du sens. Chez Bataille, nous sommes renvoyés à « l’écriture de souveraineté ». Empruntant une formule au génitif ambigu soulignée par Derrida, nous dirons que c’est « le viol de la loi » au sens de « la loi violée ».  Exigence d’écrire pour écrire. Appel et réponse à l’impossible. Je pense, en outre, à la main de l’homme qui ne peut s’empêcher d’écrire dans un mouvement incessant et insensé, la main qui ne peut se décoller de la page blanche dans l’obsession de la noircir, de la salir toujours plus...

A l’autre extrême du précipice, résonnent les moments et les figures du travail du négatif, les mouvements d’insatisfaction et de dépassement, l’intériorité extérieure et l’extériorité intérieure, la tension de la différentiation, l’impossible identité, la stabilité interdite, le retour à soi dans l’inquiétude, la vérité toujours en action, le processus de totalisation infinie, la mort à l’œuvre... ce qu’on peut rassembler, en se gardant bien de stigmatiser quoi que ce soit, dans le « système » ou, moins péjorativement, sous le « Concept » hégélien. « L’écriture de la maîtrise », selon Bataille.  « Le viol de la loi » entendu comme « la loi violente ». La nécessité d’agir pour écrire et d’écrire pour agir. Détermination et accomplissement du possible. C’est ici, l’autre main que l’homme met à la pâte pour prendre part aux événements de la vie et à l’avènement du sens et de la liberté, « les mains sales » qui se mouillent, s’engagent et, à leur manière, changent le cours du monde puisque l’avenir est une page blanche...

Le lien ne liant rien qui passe incessamment de l’une à l’autre, de la « logique » du travail et de la maîtrise à la « non-logique » du désastre et du neutre, se joue dans l’écriture puisque la philosophie, elle aussi, s’écrit... Ecrire n’a sans doute, sous la plume de Blanchot, d’autre mission que d’inciter le neutre et le négatif, dans une dangereuse proximité, à se rappeler leur intransigeante et inconciliable spécificité ; de souligner et dissimuler sans cesse leur discordance qui nous engage autant que chacun des termes discordants. Ecriture, éthique, tension et patience. La patience du concept et la patience de la passivité qui se ressasse passionnément. Entre ces deux tensions, une insoutenable patience tendue « jusqu'à l’impatience ». Il faudrait ici citer des pages entières de L’écriture du désastre, par exemple : « Bien entendu, la séparation, qui semble frapper l'un et l'autre et les diviser infiniment, peut à son tour donner lieu à une dialectique, sans que cependant l'exigence autre, celle qui ne demande rien, qui se laisse toujours exclure, l'effacement ineffaçable, puisse s'annuler, n'entrant pas en ligne de compte. » (p. 127)

 

La « démonstration » d’une telle articulation entre deux pensées a priori inconciliables  ne tient que par la longueur, la cohésion et les va-et-vient de son développement, de son cheminement qui fut aussi « le chemin du doute ou proprement du désespoir[7] ». Un tel mouvement me paraissant difficile à exposer brièvement, je me limiterai à en présenter un passage significatif. Significatif en ce qu’il traite d’une question cruciale – non seulement dans le dialogue entre Blanchot et Hegel mais plus généralement dans la manière dont on peut encore lire Hegel aujourd’hui, deux siècle après 1807 – à savoir celle de l’histoire et de sa fin, et plus largement la question de la fin, de la clôture ou de l’impossibilité d’en finir. Significatif aussi en ce qu’il illustre bien cette ambiguë continuité de la continuité et de la discontinuité entre la philosophie hégélienne et l’œuvre de Maurice Blanchot.

 

La fin éternellement ressassée

«... un mouvement qui paraît sans terme comme il été sans commencement[8]. »

 

            La naissance de la littérature remonte à un temps immémorial. Cette origine inoriginelle de « l’ancien, l’effroyablement ancien » se montre à jamais insaisissable puisqu’elle n’a pas eu lieu dans un continuum temporel. Au début de L’amitié, avec Bataille et Blanchot, nous pouvons remonter à Lascaux, et y assister à la réelle naissance de l’art, tel qu’il ne cessera plus de naître chaque fois qu’il s’affirmera. Cette inauguration, ce départ qui n’en est pas un, ne diffère en rien de n’importe quelle œuvre qui à tout instant repart à zéro, recommence ce qu’elle est à partir du néant qui la porte. Ainsi, l’ouverture, que représente Lascaux, ne parvient pas à ponctuer le seuil d’une série puisque son jaillissement ne se distingue nullement des autres « points » de la suite qui auront à sourdre de la même manière. De toute éternité, l’art se montre comme une renaissance, un recommencement qu’aucun commencement ne précède et dont l’origine s’est toujours déjà perdue dans la nuit des temps. Et depuis... l’œuvre n’est que répétition de cette amorce inexistante, ressassement d’une parole toujours seconde. Tel Le dernier homme, « Toujours disant ce qui ne cesse de se dire[9] », l’œuvre est ce murmure incessant du silence comme, aux dires de Levinas,  « la mort est ce bruissement interminable de l’être », « le n’en pas finir de finir » [10] de ce qui n’a pas débuté...

Ce qui ne supporte pas de commencement, ne peut, réciproquement, admettre aucun dénouement. « Si le livre pouvait pour une première fois vraiment débuter, il aurait pour une dernière fois depuis longtemps pris fin[11]. » A l’instar du mourir, nous ne percevons pas, dans l’écriture, le moindre terme mais bien plutôt l’interminable détresse persévérante du désoeuvrement. Il n’y a aucune possibilité de finir quoi que ce soit et, encore moins, d’en finir. Dans les récits de Blanchot, comme l’a éprouvé Kafka face à l’exigence d’écrire, les malades et agonisants sont incapables, aussi bien de mourir que de vivre : jamais sauvés, jamais désespérés ; ils n’ont jamais droit au repos sans que la veille ne les incorpore au grand jour. Ils attendent, tout en l’oubliant, une rencontre toujours à venir quoique ayant toujours déjà eu lieu... Dans Celui qui ne m’accompagnait pas : « Toute chose a un terme, mais la détresse n’en a pas, elle ne connaît pas le sommeil, elle ne connaît pas la mort, d’instant en instant j’en fais l’épreuve[12] » et dans L’arrêt de mort : « non seulement il n’y aurait pas de fin, mais je serais heureux qu’il n’y en eût pas [13]». A ceci près que le malheur impersonnel de Blanchot déborde ou sape toute conscience, Hegel décèlerait ici une nouvelle occurrence de la « conscience malheureuse » qui ne peut se passer de son malheur, l’entretient et le ravive pour en tirer profit. Dansant sur les braises, la « conscience malheureuse » trouve son bonheur dans le malheur qu’elle s’inflige et jouit de sa flagellation. Désirant son malheur, elle ne peut l’atteindre qu’en ne l’atteignant pas : de fait, moins elle atteint ce malheur, plus elle est malheureuse et donc plus elle l’atteint. En jargon hégélien : « La perte infinie n’est compensée que par son infinité et devient ainsi un gain infini[14] ».

Toujours en termes hégéliens, astreinte à une tâche de Sisyphe, la littérature flirte avec le « mauvais infini » : la fin que poursuit l’œuvre s’échappe sans cesse – à l’instar de l’homme résigné à la mort qui lutte et travaille pour mourir quand lutter, c’est vivre encore – de sorte que « tout ce qui rapproche du but rend le but inaccessible »[15]. Approche et fugue se répètent inlassablement mais jamais ne coïncident. Le très mauvais infini littéraire, Blanchot le baptise Aleph (en référence au livre de Borges), ce terme désignant à la fois la première lettre de l’alphabet hébreux – langue de la loi du Livre s’il en est – et la puissance d’un ensemble mathématique infini. Pour l’écrivain, « le fait d’être en chemin sans pouvoir s’arrêter jamais, change le fini en infini[16] ». Il revient sans être parti, il ressasse éternellement ce qu’il n’a jamais accompli. Cette errance sans relâche, c’est également la fatigue du dialogue inaugurant L’entretien infini. Celle-ci épuise les deux amis dans leurs sempiternelles redites bien que ce soit elle aussi qui les maintienne en vie : ne vivant que par la fatigue, plus ils sont fatigués moins ils vivent...  « c’est sans fin ».

 

Blanchot le répète souvent : écrire n’a pas sa fin dans le livre..., celui-ci, même signé, titré, publié et daté, étant toujours à venir. L’idée d’un art réalisé doit nécessairement être écartée puisque chaque œuvre ne le vise qu’illusoirement. L’art, en effet, est ce qui échappe à tout projet, le toujours à venir qui ne s’inscrit dans aucun projet. Ici, l’œuvre selon Blanchot rejoint l’expérience intérieure de Bataille dont le principe consistait à sortir du domaine des projets par un projet. C’est pourquoi, le chant n’est que le mouvement vers le chant et les Sirènes n’existent que dans la dérive du bateau ivre qu’elles attirent. A l’instar du Vrai, selon Hegel, qui ne peut être « quelque chose de calme, qui simplement est, [qui] n'existe qu'en mouvement, vivant[17] », interdit de tout repos – le mouvement prime sur le but, le voyage sur la destinée, le combat sur la victoire, la fuite sur l’issue... Bien que dans le système hégélien, l’immanence de la totalité donne un caractère téléologique au développement : « Au savoir, le but est fixé aussi nécessairement que la série de la progression [18]». Au contraire, l’impossibilité qui poursuit Blanchot – écrire, mourir – se veut sans but : « par là (ce mouvement d’immobilité), la pensée tomberait hors de toute téléologie et peut-être hors de son site[19] ». Plutôt qu’une théologie, il est bien question, dans le désastre, d’une téléologie négative, où les mots cessent d’être des armes, des véhicules de sens, des modes de persuasion, des moyens d’action ou des possibilités de salut. Envoûtée par un ailleurs intangible, la poésie titube sans direction. Son errance étant purement aléatoire, la difficulté de ses recherches aussi bien que le bonheur de ses découvertes proviennent de son opiniâtre et consciente ignorance de l’objet de sa quête. Ces difficultés et bonheurs n’autorisent, cela dit, à camper ni dans l’espoir ni dans le désespoir. Le poète est attiré, comme le narrateur de Au moment voulu,

« …dans un mouvement cruellement embrouillé dont je ne sais rien, sinon qu’il suscite l’impatience d’un désir qui ne veut plus attendre, comme s’il s’agissait de me rendre au plus tôt là où il me presse de venir, bien qu’il consiste à m’éloigner de tout but et à m’interdire d’aller nulle part.

Qui veut vivre a besoin de se reposer dans l’illusion d’une histoire, mais ce repos ne m’est pas permis. » (p. 156)

 

Ecrire réside dans cette immersion au fond sans fond de la détresse infinie de l’absence de temps, égarement à la surface de la neutralité chronologique. Obsession de l’absence de temps qui signifie peut-être l’affirmation la plus forte de l’athéisme moderne. Le temps qui donnait sens à notre existence et cautionnait nos espérances était encore un mythe... après Dieu, le temps est mort ! Lorsque Nietzsche se moquait des rêves d’éternité, comme si sa survie pouvait avoir un sens, Blanchot va plus loin, en ce sens que même le désir de soi dans l’instant, même l’acception de l’éphémère, sont encore de trop, sont encore révérence et génuflexion au temps et au je.

 

Nous sommes, ici, bien loin de l’optimisme des Leçons sur la Philosophie de l’Histoire ou de La Phénoménologie de l’Esprit, dans lesquelles nous apprenions que l’Esprit se manifeste et s’enrichit nécessairement dans le temps, « aussi longtemps qu’il ne saisit pas son concept pur, c’est à dire n’élimine pas le temps[20] ». Supprimant, elle aussi, le temps, l’expérience extrême de l’écriture nous introduirait-elle alors dans le concept pur ? Nous y reviendrons.

Chez Hegel, au début, tout est déjà en-soi là, abstraitement, mais doit encore se différencier pour se concrétiser, pour devenir pour-soi, à l’arrivée. L’Esprit doit s’aliéner dans le monde pour, à travers cette médiation, prendre pleinement conscience de lui-même et aboutir enfin à la réconciliation préexistante depuis toujours. C’est pourquoi l’Eternel se déploie et s’intuitionne dans le temps. Au fil des développements de la Phénoménologie de l’Esprit, ce dernier prend peu à peu conscience de lui-même dans une progression d’erreurs, d’abord certaines d’elles-mêmes pour ensuite éprouver leur contradiction et se dépasser vers l’illusion suivante.

Pour rappel, très schématiquement[21], l’évolution est la suivante : l’être immédiat qui est d’abord le ceci indéterminé, universel, face à la certitude sensible, se présente à la perception comme une chose isolée, ensuite l’entendement comprend la force qui anime le phénomène et ainsi se manifeste la vie à la conscience qui devient conscience de soi par le désir et la lutte à mort dans la rencontre d’autrui. Elle se libère ensuite à travers les figures individuelles du stoïcien, du sceptique et de la conscience malheureuse. La vie partagée par la communauté des vivants, où la raison active dépasse la raison observante, prendra la forme de l’esprit (comme on dit « l’esprit d’un peuple » ou d’une époque). Cet esprit, à son tour, au départ immédiat dans l’ordre éthique des cités antiques, se fera étranger à lui-même dans la culture de l’Etat romain jusqu’à la Terreur pour ensuite se retrouver dans la certitude de lui-même avec la moralité des belles âmes romantiques. De cet esprit certain de soi, on passe à l’esprit infini qui dans sa réconciliation avec l’esprit fini se transforme en Esprit Absolu. Celui-ci apparaît, seulement représenté, dans la religion antique pour se manifester complètement dans la religion révélée qu’incarne le christianisme. Quand les croyants comprennent que cet esprit qu’ils appellent Dieu ne désigne rien d’autre qu’eux-mêmes et leur propre spiritualité, au lieu de connaître le divin, ils se connaissent enfin eux-mêmes, comme esprits, et atteignent le Savoir Absolu, ou l’Esprit conscient de lui-même dans son histoire et revenu en lui à travers elle. De nombreux débats que nous n’aborderons pas ici ont opposé les commentateurs à propos du rôle de l’histoire dans ce développement : simple illustration occasionnelle et souvent anachronique ou déterminisme et enchaînement rigoureux ?

Quel que soit le rôle de l’histoire, Hegel était déjà mort depuis plus d’un siècle lorsque celle-ci ébranla et ruina absolument toute conception rationnelle, et par là rassurante, du progrès auto-cumulatif.  Rupture décisive que n’aurait pu – ni n’a jamais prétendu – prévoir et comprendre la raison hégélienne, il s’agit du moment majeur de l’holocauste, qui ne peut, par ailleurs, laisser l’écriture, même et surtout celle du désastre, indemne. Le judaïsme et les camps de la mort hantent la réflexion de Blanchot ; préoccupation qui va croissante et grondante avec le temps au point qu’en 1989, il répondait sans lui répondre à Bernard-Henri Lévy qui le questionnait au sujet du Manifeste des 121 : «aujourd’hui je n’ai de pensée que pour Auschwitz ». Peut-être, bien plus que le suicide, ces camps nous ont-ils indiqué que « quelque chose cloche dans la dialectique »... L’expérience apocalyptique rapportée par Robert Antelme – le survivant, le dernier homme – dans L’espèce humaine, nous apprend que dans ses exigences terribles, dans sa froide objectivité, l’histoire se moque de la réconciliation ainsi que de travailler à réaliser la paix entre les consciences... Pris en défaut, Hegel savait cependant que seules les pierres sont innocentes et que, comme le répète à sa suite Blanchot, être dans l’histoire signifie déjà être dans le crime. Blanchot partage aussi le désespoir de Ceylan qui savait, d’une vérité qui l’a rendu malade, que « la Shoah était, face à l’Occident, la révélation de son essence »[22].

 

Toujours est-t-il que, historique ou non, le développement progressif par synthèse supérieure dépassant (en supprimant et conservant) les contradictions reste, pour Hegel, au yeux de tous, méticuleux, ferme et irréversible. La triade (thèse, antithèse, synthèse toujours donnée d’avance) paraît mécanique et répétitive. Pourtant, le déterminisme implacable me semble d’emblée inacceptable pour le vivant qui, selon une célèbre formule hégélienne, « ne laisse pas venir la cause à son effet »… S’il persiste une trame a priori dans la philosophie de l’histoire hégélienne, il ne peut s’agir que du tracé de la progressive libération vis-à-vis des apparences et aliénations. S’il persiste un déterminisme de l’Esprit, il ne peut s’agir que du cheminement nécessaire vers la Liberté, reprenant à son compte toute nécessité et révoquant tout déterminisme. La rigueur et la nécessité de l’enchaînement de chaque étape ne peut se découvrir qu’à la tombée de la nuit, lorsque le philosophe, tel la chouette de Minerve, en dégage le sens et la rationalité par un coup d’œil rétroactif, voire suite à ce que Sartre nomme « l’illusion rétrospective ». Le philosophe comprend ce qui a eu lieu, découvre, après coup, la liberté à l’œuvre mais, évidemment, en a perdu le vif, l’élan spontané. Blanchot déplore avec Hegel cette perte : « Nous n’échapperons pas à la tristesse de la chouette que Hegel a le premier ressentie et dont il a fait par la suite son deuil » mais il en tire une leçon qui assure ses inquiétudes : « Par la grâce ou par la faute de Hegel, nous pressentons que ce qui a présent semble si vif a nécessité le déjà mort » [23].

Au cours de son développement, le Concept interroge et retient les erreurs et la vérité des différentes dialectiques qui ont fait l’histoire et la pensée, il intériorise son passé en le faisant sien, il le conserve en le niant... ce qui permet à Hegel d’aborder le Savoir Absolu ne pouvant advenir qu’une fois les illusions et fausses représentations de l’entendement dissolues. Que ce soit au terme d’un cheminement historique ou grâce à un nouveau mode d’interrogation propre au développement du Concept, à partir du jour où l’homme comprend que ce qu’il cherche ailleurs et qui lui paraît insaisissable, ce n’est que lui-même, il devient capable de tout penser et d’être entièrement conscient de ce qu’il est et du monde qu’il habite. Peut-être devient-il Le dernier homme : « Sûrement, il était capable de penser tout, de savoir tout, mais, en outre, il n’était rien »[24]. Avec l’Etat post-révolutionnaire et la philosophie spéculative de Hegel, tous deux reconnus universellement, sonne enfin le glas de l’histoire de l’aliénation et de l’erreur. Commence alors la vraie Histoire, celle de la liberté et de la réconciliation, celle qui n’est plus histoire au sens périmé du terme puisqu’il n’y a plus rien à conquérir : l’esprit est revenu en lui-même, Hegel le voit chevaucher le monde à Iena, la vérité objective est devenue certitude subjective et vice versa, chaque individu vit dans l’universel sans perdre sa particularité... Tout a abouti à un universel qui n’est plus universel puisqu’il ne s’oppose plus au singulier, à un immédiat qui n’a rien à voir avec l’immédiateté de départ mais qui est plutôt le règne accompli de la différence... A bien y réfléchir, tout est supprimé puisque rien n’existait en dehors de la lutte et de la tension qui ont, à ce terme, disparu ! Dans la réconciliation définitive, l’idée de paix n’a plus aucun sens. Sortis de l’histoire par l’histoire, tout étant déjà accompli, que nous reste-t-il encore à dire et à faire ? Comment parler de la « fin de l’histoire », s’interroge L’entretien infini, termes sans contenu dès lors qu’au terme de l’histoire disparaît le langage dont le sens ne résidait que dans la possibilité de l’accomplissement ? Ces mots existent pourtant, ils indiquent sans doute le passage à la limite, là où la fin du discours ne signifie pas sa disparition mais plutôt l’obligation de la répétition, l’affirmation incessante de ce qui s'évanouit. Evoquant les grandes oeuvres de la littérature qui ont convoité cette fin de l’histoire ou plus modestement la fin du livre – Faust, Le Livre majuscule de Mallarmé, Flaubert, une certaine lecture de Herman Hesse... – Blanchot relève que la fin de la littérature est encore littérature, est à nouveau toute la littérature : « Le livre : ruse par laquelle l’écriture va vers l’absence de livre »[25], plus on voudra supprimer le livre, plus il faudra en écrire. Du livre comme de la raison, il y aurait une ruse.

 

Nous l’avons annoncé, le développement temporel cesse lorsque l’Esprit saisit son concept pur, ce qui revient, pour lui, à éliminer le temps. Nous entrerions donc ici dans l’absence de temps, autrement dit, dans l’espace littéraire ! Nous serions parvenus à ce changement d’époque, annoncé par la note introductive à L’entretien infini, à ce communisme toujours au-delà du communisme, à cette société entièrement réconciliée où la dialectique ne joue plus aucun rôle, seule société apte à laisser la littérature se déployer pour elle-même et à accueillir le Neutre et l’écriture du désastre. Finis les catégories, les luttes, les figures, les moments, les dépassements, les questions[26]... règne alors l’immanence de l’indéterminé, du ressassement, du Dehors – l’universel réalisé se confondant avec l’impersonnalité généralisée. Tout ce qui aspirait à échapper au processus dialectique adviendrait ainsi à sa propre expiration. Il fallait donc jouer son jeu plutôt que s’exiler dans la contestation, bien que celle-ci confortait encore la machination. Blanchot connaît bien ce processus qui consiste à renverser la puissance avec ses propres armes. Aussi, l’écriture du désastre invoque la fin de l’histoire qu’elle révoque cependant. Le Dehors, l’Impossible, le Neutre sont, justement, cette fin inaccessible qui demeure encore après que tout soit achevé, ce non-savoir qui manque encore au Savoir Absolu. Parlant après le terme, L’écriture du désastre suppose l’avènement du tout, l’accomplissement de la dialectique, pour le déborder. « Ecriture hors langage, rien d'autre peut-être que la fin (sans fin) du savoir, fin des mythes, érosion de l'utopie, rigueur de la patience resserrée[27] ». Après la fin de l’histoire, lorsque toute Aufhebung et toute temporalité se voient frappées de nullité, après Hegel – car la fin de l’histoire, nuance Blanchot, signifie moins l’histoire qui prend fin que l’oubli de certains principes et catégories grossièrement incarnés par la philosophie hégélienne – il reste l’éternel retour du mourir comme impossibilité de mourir :

« Dans le système hégélien (c'est-à-dire dans tout système), la mort est constamment à l'œuvre, et rien n'y meurt, n'y peut mourir. Ce qui reste après le système, reliquat sans reste: la poussée de mourir dans sa nouveauté répétitive. [28]»

 

            Le pas au-delà signalait pareillement que Nietzsche ne pouvait venir qu’après Hegel puisque la loi de l’éternel retour suppose l’accomplissement du temps.

            Ici surgit la divergence irréductible entre Hegel et Blanchot. Ici éclate la grande rupture avec le système, le vertige logique, la pensée la plus profonde qui ébranle notre continuum, l’expérience insoutenable où défaillit Nietzsche : l’éternel retour du même et l’oubli qui lui est propre. Au mouvement englobant, cumulatif et progressif de l’Esprit intériorisant son parcours, retenant ses erreurs dans l’Erinnerung et totalisant dans le Livre du savoir l’entièreté de son expérience, l’écriture incessante et insensée substitue l’éclatement et la répétition qui supprime ce qu’elle répète. Au lieu de cheminer et d’avancer, l’écriture de la téléologie négative disperse un jeu de vibrations, de rotations, de danses et de sauts sur place. Par le retour, elle affirme, toujours déjà, le détour. Plutôt que d’attendre et d’atteindre le grand soir, le révolté, aussi romantique que l’écrivain, exalte une lutte permanente, recommence chaque jour sa mise en cause du tout, rejoue chaque nuit la mise, et s’affirme dans une vivacité incessante refusant de s’endormir bercé par les lendemains qui chantent…

Le poids le plus lourd, l’affirmation la plus haute de la vie, l’amor fati, l’acceptation du destin jusque dans son plus menu détail, revient, selon Zarathoustra, à être prêt à revivre, toujours et à l’infini, la moindre douleur et le moindre plaisir de l’existence. « Ah ! comme il faudrait que tu l’aimes toi-même et que tu aimes la vie pour ne plus désirer autre chose que cette suprême et éternelle confirmation ![29] ». Affirmation la plus haute de l’athéisme, la littérature aussi se veut elle-même, éternellement, ressassement du rien qu’elle recommence à ne pas être, mouvement sur place dans la joie absolue, absolue en ce qu’elle est immaculée de tout soupçon d’espérance de lendemain.

 

Hegel (à qui rien n’échappe) avait émis l’hypothèse d’une expérience cyclique de l’histoire de l’Esprit comme éternel retour de l’identique mais il ne pouvait retenir une telle conception trop favorable à l’esprit objectif, car celui-ci est également subjectif (substance et sujet) et, par là, intériorité créatrice de sa propre histoire. En effet, l’esprit « devrait reparcourir ce cycle de la nécessité et le répéter sans cesse si la parfaite compénétration de la conscience de soi et de la substance était seule le résultat final... », nous dit La phénoménologie de l’Esprit (II, p. 138). Certes, la dialectique se répète inlassablement, ce sont sans cesse les mêmes oppositions (sujet-objet, particulier-universel, immédiat-aliéné,...) qui reviennent à chaque étape du parcours selon un processus de répétitions chargées de différenciations infimes et créatrices similaire à ce que Deleuze a thématisé dans Différence et répétition. Ce revenir est grossissant puisqu’il conserve ce qu’il dépasse de sorte que  le mouvement s’accroît et se complète. Nietzsche, lui, méprise l’homme du ressentiment (le chrétien), qui refuse d’oublier, qui accumule, qui tient à jour sa petite comptabilité de tout ce que le monde lui doit et de tout ce qu’il a déjà accompli pour son salut. L’affirmation de la vie, l’exaltation du retour, exigent, au contraire, l’oubli en ce sens que la liberté radicale – volonté qui ne veut que son vouloir – n’a de compte à rendre à personne, ni aucune récompense à recevoir, ni la moindre gratification à espérer. Dans L’érotisme de Bataille, nous retrouvons également cette exigence liée au mourir : il s’agit de vivre comme on meurt, vivre dans l’instant, vivre de plain-pied avec la mort, en négligeant les prudences que nous commandent la peur de mourir et l’attachement à soi-même. Le surhomme de l’éternel retour incarne l’athée suprême et intransigeant. Non seulement il dénigre et rejette toute idée consolatrice d’un souverain bien, toute éventualité d’un au-delà plus heureux, mais il refuse de surcroît toute espérance du lendemain. Rien ne sert de miser sur l’avenir pour améliorer la situation. Il fait face au présent, il fait avec aujourd’hui et rien d’autre. Il accepte tout ce qui s’offre, tout ce qu’il est, tout ce qui lui advient, afin de l’affirmer. Ajoutons, dans l’autre sens, qu’il oublie ses origines et renie son ou ses créateurs, ne devant rien à personne, il n’est que ce qu’il crée ici et maintenant, dans la beauté fulgurante de l’instant. Dieu est mort, le Temps de même ! C’est aussi ce qui ressort de L’attente l’oubli où il est question de tout oublier et de ne plus rien attendre.

Pour faire face à un retour du même éternellement nouveau, pour que le grand Oui à la vie soit total, il faut que le retour apporte à chaque fois la surprise et l’inédit, c’est pourquoi, « tout doit s’effacer, tout s’effacera [30]». Le livre se recommence incessamment et l’écrivain le recommence toujours à partir de rien puisque rien n’est jamais acquis dans le retour à la case départ. Si écrire signifie, dès le début et à chaque nouvelle page, réécrire, c’est que tout ce qui s’écrit, simultanément s’efface, chaque mot tracé gomme sa trace.  Commentant ce vers de Louis-René Des Forêts : « Il est interdit d’être vieux », Blanchot le répète :

« Ce qu’on peut d’abord entendre : interdit de renoncer à se renouveler, de s’en tenir à une réponse qui ne remettra plus en cause la question – finalement (mais c’est sans fin) n’écrivant que pour effacer l’écrit ou plus exactement l’écrivant par l’effacement même, maintenant ensemble épuisement et inépuisable : la disparition qui ne s’exténue pas. »[31]

 

Dans l’éternel retour du même, si le même renvoie à l’identité d’un moi-même, l’exigence du retour excluant du temps tout mode présent, empêche le même de revenir à son égalité identitaire. L’obligation de toujours revenir marque l’impossibilité d’être soi-même une seule fois. En réalité, rien ne revient au même si ce n’est le retour lui-même. L’oubli séparant le même du même revenant, empêche toute adéquation. C’est pourquoi, dans cette pensée la plus lourde, le même n’est pas l’identique. « L’éternel retour du même n’est donc pas que tout revienne au même, que la différence s’annule et que tout tombe dans l’indifférence, mais que le non-identique, l’étrangeté, la différence s’affirment dans et par le retour, dans le pli et le repli duquel le même, depuis toujours, est à distance de lui-même[32] ». Songeons à ces dialogues où la parole de l’un est répétée par l’autre et ne se reconnaît plus dans cette redite :

« C’était la même parole revenant vers elle-même, pourtant pas tout à fait la même, il s’en rendait compte ; il y avait une différence qui était peut-être dans ce retour et lui aurait beaucoup appris s’il avait été capable de la reconnaître. Peut-être est-ce une différence de temps : peut-être est-ce la même parole un peu effacée, un peu moins riche d’un sens singulier à cause de cet effacement, comme s’il y avait toujours un peu moins dans la réponse que dans la question. »[33]

 

L’étrangeté à soi-même de ce qui revient éternellement, émane de la temporalité sans présent du retour qui est aussi celle de l’écriture. Tout revient sauf la possibilité d’une présence. L’avenir ne se donne que comme le retour du passé sans qu’entre eux ne loge un présent. « Ce qui fut écrit au passé sera lu à l’avenir, sans qu’aucun rapport de présence puisse s’établir entre écriture et lecture [34]». La répétition porte la différence du passé et du futur, fussent-ils les mêmes, et l’exigence du retour exprime leur radicale disjonction en l’absence de tout présent : ils se répètent l’un l’autre sans commune mesure. En lieu et place du présent, nous ne trouvons que l’oubli qui disjoint hier et demain, qui supprime ou masque leur similitude. L’oubli du passé permet de souhaiter la bienvenue au futur ainsi qu’à l’incertitude qui corrompt l’histoire. L’oubli, rupture entre l’avenir et le passé qu’il répète ; rupture, en outre, entre Blanchot et Hegel qu’il répète.

            Notons ici que cet oubli sur lequel se creusent – et non se fondent – les pensées de Nietzsche et Blanchot a été ébranlé, aussi radicalement que l’histoire intériorisée par la philosophie hégélienne, par l’événement, le non moment, impensable autant qu’inoubliable, que fut l’holocauste. Si Hegel ne pourrait d’aucune façon donner sens à Auschwitz, Blanchot ne peut, d’aucun effacement, l’oublier.

« Faut-il redire (oui, il le faut) qu’Auschwitz, événement qui nous interpelle sans cesse, requiert, par les témoignages, le devoir imprescriptible de ne pas oublier : Souvenez-vous, gardez-vous de l’oubli et pourtant, dans cette Mémoire fidèle, jamais vous ne saurez. Je souligne, parce que ce qui est dit là nous renvoie à ce dont il ne peut y avoir souvenir, à l’irreprésentable, à l’horreur indicible, qui cependant, d’une manière ou d’une autre et toujours dans l’angoisse, est l’immémorial. »[35]

 

Si l’extermination nazie marque une interruption de l’histoire, l’horreur et le malheur extrême déboutant le sens de l’histoire, nous devons dire, au sein de la littérature, cet absolu interrompant l’histoire sans pouvoir rien dire d’autre puisque toute affirmation s’y est déjà brisée. Comment penser le lieu où la pensée s’est égarée et ruinée, le temps où manque la pensée ? C’est du côté du désastre qu’il faudra nous engloutir : le désastre indiquant ce que la pensée ne peut penser et qui pourtant la porte et se porte et se déporte en elle. Ainsi, Blanchot ira à l’encontre d’Adorno, affirmant par la dispersion de l’écriture du désastre – éclatement de toute affirmation – qu’il est possible d’écrire après Auschwitz. Que depuis cette catastrophe, toute écriture doit s’inscrire au bord ou sous la menace du désastre, toute poétique doit se heurter à cet événement qui révéla et bouleversa l’essence de l’Occident.

 

Cet immémorial inoubliable mis à part – bien que lui aussi ait empêché à jamais  l’avenir de se reconnaître dans le passé qu’il a pourtant répété –, c’est l’oubli qui, chez Nietzsche et Blanchot, accueille et accouche la fertilité du retour. Ainsi entendue, l’exigence du retour, impossible à penser, peut nous aider à accueillir cette autre impossibilité qui accompagne infatigablement l’œuvre de Blanchot, celle de mourir : nous ne pouvons penser le mourir qu’au futur et le pensant au passé, nous le figeons sous l’espèce de la mort. Autrement dit, le verbe mourir nous interdit de le conjuguer au présent comme à la première personne. Il en va quelque peu de même pour des verbes tels que oublier, se taire, rêver ou dormir profondément (comment dire au premier degré, sans métaphore, « j’oublie », « je ne parle pas », « je rêve », « je dors », « je meurs » ?). Indiquant par là, que la mort reste le puits d’oubli, le bruissement du silence, l’impossible rêve, le sommeil plus profond que toute profondeur. L’absence de toute présence : mourir. « Mourir, revenir » écrit Blanchot en un fragment.

« Meurs au moment voulu » exhorte Nietzsche, et Blanchot, dans le récit inspiré par cette exigence, répète que ce moment revient sans relâche. « Et cependant, bien que le cercle déjà m’entraîne, et même s’il me fallait l’écrire éternellement, je l’écrirais pour effacer l’éternel : Maintenant, la fin »[36]. La fin de l’histoire revient sans fin, l’histoire ne s’interrompt que pour se répéter éternellement : parvenus au Savoir Absolu, il nous faut ressasser sempiternellement le Livre non modifiable de la Science.

Il convient, ici, de revenir au terme du parcours hégélien qui inaugurait le règne de l’éternel retour. En effet, comment concevoir que le cycle du retour succède à un développement progressif ? Le retour et la littérature ne supportent ni commencement ni fin. Ils siégeaient, forcément, toujours déjà avant, de sorte que s’il y a cycle, le cercle du retour doit fatalement englober le développement de l’esprit. Hegel aurait-il pu accepter cette exigence ?

 

A bien y regarder, le devenir de l’esprit relève plus d’un mouvement circulaire que d’une pente ascendante : dès la préface de La Phénoménologie de l’Esprit, il nous est annoncé comme le cercle qui possède son terme déjà au début.

« Le Vrai est le devenir de soi-même, le cercle qui présuppose et a au commencement sa propre fin comme son but et qui est effectif seulement moyennant son actualisation développée et moyennant sa fin. »[37]

 

On a souvent reproché la pétition de principe à la Logique de Hegel, or c’est bien là sa découverte essentielle : il n’y a rien à créer, rien à ajouter, tout ce qu’on voulait démontrer et déduire est déjà là, au seuil, pour permettre notre « démonstration ». La simple possibilité pour l’homme de viser le Savoir absolu signifie qu’il le possède déjà. Blanchot l’a bien saisi : « Il se peut qu’en l’homme se réalise pleinement l’exigence d’être tout. Au fond, l’homme est déjà tout ! Il l’est dans son projet, il est toute la vérité à venir de ce tout de l’univers qui ne se soutient que par lui,...[38] ».  Ainsi, lorsque Hegel estime avoir abouti au Savoir Absolu, à la fin de La Phénoménologie de l’Esprit, il n’est pas arrivé au terme d’un parcours mais a plutôt démystifié l’illusion d’un savoir inaccessible ou non encore atteint. Si le Savoir Absolu achève le savoir fini, ce n’est pas au sens de son apothéose, mais en tant que sa mise à mort. Voici ce qu’en dit Hegel :

« Dans le Fini, nous ne pouvons ni expérimenter ni voir que la fin est vraiment atteinte. L'accomplissement de la fin infinie ne consiste ainsi qu'à supprimer l'illusion qui nous porte à croire qu'elle n'est pas encore accomplie. Le Bien absolu s’accomplit éternellement dans le monde et le résultat est qu'il est déjà accompli en soi et pour soi et n'a nul besoin d'attendre après nous. [39]»

 

            Ainsi, le soi-disant déploiement progressif historique ne serait plus qu’une illusion de la pensée finie, illusion nécessaire comme l’indiquait le passage déjà cité de Au moment voulu. « Rien de moins hégélien que l’image d’une histoire dont l’enchaînement refléterait point par point le déploiement du Concept », écrit Gérard Lebrun[40]. Car ce qu’a introduit Hegel en philosophie, c’est moins une conception historique du savoir qu’un questionnement de ses présupposés. Il repense le savoir en tant que concept et ce Concept est développement, Entwicklung, non comme un déroulement continu ou un progressus temporel, mais en ceci qu’il ne pose rien de nouveau quant au contenu (tout est là) et apporte par contre un changement de forme en dépassant l’entendement représentatif par la raison spéculative.

             Par ailleurs, l’idée d’une histoire finie ne peut qu’échouer dans un cercle vicieux ou vertueux en ce sens que pour pouvoir décréter la fin de l’histoire, c’est-à-dire constater que la dialectique est achevée et l’homme pleinement satisfait, il faudrait disposer d’une connaissance parfaite de l’homme et de ce qui lui procure satisfaction, connaissance absolument vraie qui ne sera atteinte qu’après la satisfaction complète. Ainsi, même en envisageant un développement temporel, le cercle revient comme unique et ultime critère.

« Ici a lieu le combat décisif, tout est prêt pour la décision, les paroles elles-mêmes sont prêtes, elles sont même déjà prononcées, la décision n'est pas seulement prête, elle est tombée, tout a donc pris fin ? Oui, tout a pris fin ; et qu'est-ce qui a été décidé ? Cela même qu'il n'y aurait pas de fin, de sorte que je continue à entendre le combat, je me rapproche du lieu de la décision, et je me dis : ce n'est peut-être encore que le commencement, toujours seulement le commencement.[41] »

 

            Le terme n’est, en réalité, que le commencement ou, plus exactement, le recommencement sans fin. Le Savoir Absolu ne marque pas la fin du savoir mais un nouveau mode de penser qui va nous permettre de recommencer à savoir et ce de manière inévitablement circulaire ou répétitive. Arrivé au sommet de son cheminement, tel Sysiphe, « cet esprit recommence depuis le début sa culture en paraissant seulement partir de soi » bien que, l’accumulation ou « récollection du souvenir » séparant Hegel de Nietzsche et Blanchot, « c’est cependant à un degré plus élevé qu’il [re]commence[42] ». La Science de la Logique n’affirme-t-elle pas que « le progresser est un retour »[43], retour dans le fondement, fondement qu’il faut cependant considérer comme résultat… La circularité de l’immédiat revenant à soi après la médiation du négatif, conserve son mouvement et s’enrichit à chaque tour ou retour de la boucle.

            Si l’histoire constitue ce mouvement de retour à soi, si l’esprit est infini et éternel, alors l’histoire et le savoir aussi sont sans fin. Et, à l’instar de la littérature, nous pouvons voir qu’ils sont également sans commencement. En effet, le point de départ de la Logique est inexistant : pour entamer sa réflexion, Hegel choisit l’Etre pur dans sa complète indétermination, l’être égal à lui même en qui il n’y a rien à intuitionner, qui n’est que néant. Il en va de même pour le seuil fictif de La Phénoménologie de l’Esprit, à savoir la certitude sensible où le plus concret est déjà l’universel abstrait.  Hegel montre par ces faux départ qu’il n’y a pas de commencement possible pour la pensée qui jamais ne s’exilera de sa réflexivité. Comme le remarque Juliette Simont, « l’origine à partir de quoi la pensée croit commencer […] commence elle-même à partir de la pensée[44] ». Le commencement ne constitue jamais un moment vrai du savoir mais seulement une fiction par laquelle l’expérience de la pensée doit passer pour reconnaître cette illusion, après coup, lorsqu’elle s’est tracée, avec la philosophie spéculative, comme cercle sans commencement ni fin, parcourable à l’infini.

« Le jeu ne s'arrête donc pas, aucune description n'est privilégiée, aucun mouvement ne s'achève dans un nom qui en résumerait le cours. Incessante victoire du sens, tant qu'on voudra ; mais aussi avènement de la notion de "sens" la plus déconcertante qui soit. Etrange "couronnement de la métaphysique", en effet, qu'un discours qui ne cesse de dénoncer comme partial la thèse qu'il vient, semble-t-il, de poser, –  qui préfère au point final le correctif qui remet toute en question la phrase entière. »[45]

 

            Voilà ce que Lebrun nomme « la patience du Concept » qui sert, par ailleurs, de titre à un fragment de L’écriture du désastre (p. 53), où il est question pour le Savoir de renoncer au commencement et de ne pas finir trop vite, la fin étant toujours prématurée car elle ignore que le fini n’est que le repliement de l’infini... Ceci m’amène à poser l’hypothèse que la lecture du livre de Lebrun par Blanchot fut déterminante pour L’écriture du désastre, qui renoue avec Hegel et pose l’un à côté de l’autre le désœuvrement du Neutre ou du Désastre et l’œuvre du négatif ou de la dialectique.

 

            Malgré le différend au sujet de l’oubli et de l’intériorisation du souvenir, Hegel et Blanchot ont tous deux éprouvé la circularité comme l’indépassable intuition. Chacune de ces deux pensées aboutit à un cercle – cercle sans centre dont la littérature ne peut s’extirper sans pouvoir s’y installer ; cercle comme ultime et unique critère de vérité de la Logique et de l’Esprit –   et leur réunion forme peut-être le cercle des cercles...        

            Dès que nous creusons une question, chaque fois que nous nous engouffrons dans d’intenses et pénétrantes interrogations, nous ne pouvons plus ni nous en sortir, ni nous arrêter, ni nous ne reposer ; plus nous nous enfoncerons, plus nous devinerons qu’il n’existe point de fond, que la réflexivité infinie, l’absolue immanence à soi, la circularité aussi vicieuse que féconde sont les seuls mouvements, aussi bien que l’origine et la destination de la pensée.

« Chaque fois que la pensée [ou l’écriture] se heurte à un cercle, c’est qu’elle touche à quelque chose d’originel [et d’ultime] dont elle part et qu’elle ne peut dépasser que pour y revenir.[46] »

 

 

 

Mathieu Bietlot

Université Libre de Bruxelles


 

[1] Blanchot Maurice, Après coup, précédé de Le ressassement éternel, Paris, éd. de Minuit, 1983, p. 72

[2] Hegel G.W.F., La Phénoménologie de l’Esprit, traduction de Jean Hyppolite, Paris, Aubier éd. Montaigne, 1941, tome I, p. 29

[3] Opérant lui-même le geste qu’il décèle chez Nietzsche : « Je remarquerai que la philosophie de Nietzsche écarte la philosophie dialectique, moins en la contestant qu’en la répétant, c’est-à-dire en répétant les principaux concepts ou moments qu’elle dévie : ainsi l’idée de contradiction, l’idée de dépassement, l’idée de transvaluation, l’idée de totalité et surtout l’idée de la circularité, de la vérité ou de l’affirmation comme circulaire. » (Blanchot Maurice, L’entretien infini, Paris, Gallimard, 1969, p. 238-239)

[4] Blanchot Maurice, L’écriture du désastre, Paris, Gallimard, 1980, p. 120

[5] Si le neutre efface tout et s’efface, c’est avant tout dans le souci de ne pas laisser la vérité gagner du terrain. Semblablement, quand le travail du négatif vise l’avènement de l’esprit ou du monde de la vérité, son œuvre n’est telle que s’il conserve ce qu’il supprime : il ne peut et ne veut rien gommer.

[6] Ibidem, p. 38

[7] HEGEL, G.W.F. La Phénoménologie de l’Esprit, tome I, p. 69

[8] Id., Au moment voulu, Paris, Gallimard, 1951, p. 159

[9] Id., Le dernier homme, Paris, Gallimard,  1957, p. 140

[10] Levinas Emmanuel. Sur Maurice Blanchot, Montpellier, Fata Morgana, 1975, p. 16

[11] Blanchot Maurice, L’écriture du désastre, p.62

[12] Id., Celui qui ne m’accompagnait pas, Paris, Gallimard, 1953, p. 144.

[13] Id., L’arrêt de mort, Paris, Gallimard, 1948, p. 54

[14] Hegel G.W.F. Leçons sur la philosophie de l’histoire, traduction de J. Gibelin, Paris, Librairie Philosophique J. Vrin, 1963, p.250

[15] Blanchot Maurice, La part du feu, Paris, Gallimard, 1949, p. 325

[16] Id., Le livre à venir, Paris, Gallimard (folio), 1959, p. 131

[17] Hegel G.W.F. Correspondance, II, 286. Cité par Marcuse Herbert, L’ontologie de Hegel et la théorie de l’historicité, Klostermann, Frankfurt/ Main, 1932. Paris, Ed. de Minuit, 1972, pour la traduction française de G. Raulet et H-A Baatsch, p. 156

[18] Id., La Phénoménologie de l’Esprit, tome I, p. 71

[19] Blanchot Maurice, L’écriture du désastre, p. 67

[20] Hegel G.W.F. La Phénoménologie de l’Esprit, tome II, p. 305

[21] Schématiser Hegel relève de la trahison et du terrorisme. C’est le pire des enfants dans le dos que nous puissions lui faire. La schématisation représente précisément le piège où glisse la plupart des détracteurs et que je tente tant bien que mal d’éviter au cours de sa lecture et des mes interrogations. Ce schéma ne constitue qu’un rappel auquel j’apporterai sans tarder des nuances susceptibles de réparer le crime de lèse majesté.

[22] Blanchot Maurice, « Penser l’apocalypse », in Ecrits politiques 1958-1993, Paris, Léo Scheer, éd. Lignes & Manifestes, 2003, p.162

[23] Id., Une voix venue d’ailleurs, Paris, Gallimard, 2002, p.30

[24] Blanchot Maurice, Le dernier homme, p. 34

[25] Id., L’entretien infini, p. 623

[26] « Le sage est l’homme satisfait de Hegel, celui pour qui il n’est plus de questions, puisqu’il peut d’une manière accomplie répondre à tout, ne voulant, ne désirant, ne changeant plus rien. » (Id., Une voix venue d’ailleurs, p. 34)

[27] Id., L’écriture du désastre, p. 80.

[28] Ibidem p. 76

[29] Nietzsche Friedrich, Le gai savoir, traduction de Alexandre Vialatte, Paris, Gallimard (folio), 1950, p. 282

[30] Et c’est bien en ce sens qu’il faut lire cette phrase et non pas comme une apologie du révisionnisme tel que certains le laissent entendre.

[31] Blanchot Maurice, Une voix venue d’ailleurs, p. 38

[32] Levesque Claude, L’étrangeté du texte (essais sur Nietzsche, Freud, Blanchot et Derrida), Paris, Union générale d’édition (le monde en 12/18), 1978, p. 107

[33] Blanchot Maurice, L’attente l’oubli, Paris, Gallimard, 1962, p. 30

[34] Id., Le pas au-delà, Paris, Gallimard, 1973, p. 46

[35] Id., « N’oubliez pas », in Ecrits politiques 1958-1993, p. 172

[36] Id., Au moment voulu, p.166

[37] Hegel G.W.F., La Phénoménologie de l’Esprit, tome I, p. 18

[38] Blanchot Maurice, L’entretien infini, p. 302

[39] Hegel G.W.F. System, §212, Zus., VIII, 422 cité par Lebrun Gérard, La patience du Concept : essai sur le discours hégélien,  Paris, Gallimard, 1972, p. 345

[40] Lebrun Gérard, La patience du Concept, p. 351

[41] Blanchot Maurice, Celui qui ne m’accompagnait pas, p. 118

[42] Hegel G.W.F. La Phénoménologie de l’Esprit, tome II, p. 312

[43] Id., Science de la Logique, traduction de Pierre-Jean Labarrière et Gwendoline Jarczyk, Paris, Aubier éd. Montaigne, 1972, tome I, p.42

[44] Simont Juliette. Essai sur la quantité, la qualité, la relation, chez Kant, Hegel, Deleuze. Les « fleurs noires » de la logique philosophique, Paris, L’Harmattan, 1997, p.139

[45] Lebrun Gérard, La patience du Concept, p.307

[46] Blanchot Maurice, L’espace littéraire, Paris, Gallimard (« folio »), 1955, p. 114

Dernière mise à jour ( Saturday, 16 July 2005 )
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