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Anaël Marion, La citation : de la ruine à l’oubli, de la mémoire à la vie Print
Nouvelle page 6

LA CITATION : DE LA RUINE A L’OUBLI, DE LA MEMOIRE A LA VIE

 

Anaël Marion

 

 

            A travers les fictions, l'écriture de Blanchot évolue dans un recommencement incessant, palinodique et toujours différent, pour se rapprocher de cette expérience initiale qu'est la pensée, dans un effacement progressif de toutes les marques spécifiques de la fiction. Il n'en reste finalement plus que des traces. La généalogie de la répétition ainsi esquissée s'inscrit comme puissance d'échapper à toute stabilité de l'être, pour ainsi contourner la mort, qui en est toujours la fin. Cette expérience permet de maintenir la mort à distance, tout en accueillant ses traces. Est-ce l'oeuvre d'une mémoire ? « Effacé avant d'être écrit. Si le mot trace peut être accueilli, c'est comme l'index qui indiquerait comme raturé ce qui ne fut pourtant jamais tracé. Toute notre écriture […] serait ainsi : le souci de ce qui ne fut jamais écrit au présent, mais dans un passé à venir. » (PAD, 28) L'écriture doit donc nous permettre d'accueillir le sens de la mort en en traçant les contours, travail de l'oubli, impossibilité même du sens maintenant son pouvoir à l'écart. Cela amène Blanchot à se demander : « comment ressaisir, en ma parole, cette présence antérieure qu'il me faut exclure pour parler, pour la parler ? » (EI, 50) Il a ainsi pour but de comprendre comment la pensée de cette présence permet de « [s]urvivre : non pas vivre ou, ne vivant pas, se maintenir, sans vie, dans un état de pur supplément, mouvement de suppléance à la vie, mais plutôt arrêter le mourir, arrêt qui ne l'arrête pas, le faisant au contraire durer. » (PAD, 184) Il semblerait que cette écriture de l'arrêt, effaçant toute continuité qui ne peut que mener à sa perte, trouve dans le fragmentaire l'exigence nécessaire au maintien de cette interruption. C'est cet épuisement de l'écriture, perte du tout mais force du rien, que nous allons interroger dans son caractère de ruine, pour comprendre comment, à partir de ces vestiges du langage, quelque chose comme une « autre parole », vie de la ruine, peut être approchée. La limite doit ainsi pouvoir apparaître entre les fragments, comme en-deçà de toute représentation. Elle est ce qui n'appartient à aucun temps ni aucun territoire, mais est précisément dans la neutralité de l'entre. C'est donc dans un rapport entre ces pôles de l'entre qu'elle peut prendre sens. Pour cela il faut qu'il y ait une rencontre de l’écriture dans l’écriture questionnant cet « entre » : passage d'un seuil et traversée d'une épreuve. Cette épreuve mène à la rencontrer entre la fiction et la critique dans l'écriture fragmentaire, ruine d'où peut s'entretenir la « quelconcité » multiple : pensée commune, lieu du neutre. La question de Blanchot est ainsi de savoir « comment peut s’affirmer la recherche d’une parole plurielle, [...] de telle manière que, entre deux paroles, un rapport d’infinité soit toujours impliqué comme le mouvement de la signification même ? » (EI, 9)

 

1°) Du fragment au fragmentaire :

           

            Dans son chapitre de L'Entretien infini consacré à l'Athenaeum, Blanchot explique l'incapacité des romantiques à passer d'une écriture par fragments à une écriture proprement fragmentaire par leur volonté de donner au fragment une forme trop étriquée et renfermée sur soi. Ce qui les amène à en faire, selon le célèbre fragment 206 de l'Athenaeum, « une petite oeuvre d'art […] clos[e] sur elle-même comme un hérisson.» Par conséquence, cela revient pour Blanchot :

 

« 1) à considérer le fragment comme un texte concentré, ayant son centre en lui-même et non pas dans le champ que constituent avec lui les autres fragments ; 2) à négliger l'intervalle (attente et pause) qui sépare les fragments et fait de cette séparation le principe rythmique de l'oeuvre en sa structure ; 3) à oublier que cette manière d'écrire ne tend pas à rendre plus difficile une vue d'ensemble ou plus lâches des relations d'unité, mais à rendre possibles des rapports nouveaux qui s'exceptent de l'unité, comme ils excèdent l'ensemble. » (EI, 527)

 

Le modèle d'inachèvement donné par les romantiques à la totalité organique de leurs fragments est une possibilité, mais cet inachèvement ne doit alors plus être compris comme une tension vers une totalité, mais une tension entre les fragments, soit vers l'altérité.

Cela oblige Blanchot re-préciser le modèle du fragment :

 

« n'étant jamais unique, il n'a cependant pas de limite externe - le dehors vers lequel il tombe n'est pas son limen, et en même temps pas de limitation interne (ce n'est pas le hérisson, fermé sur soi) ; pourtant quelque chose de strict, non pas à cause de sa brièveté (il peut se prolonger comme l'agonie), mais par le resserrement, l'étranglement jusqu'à la rupture : des mailles toujours ont sauté (elles ne manquent pas). Pas de plénitude, pas de vide. » (ED, 78)

 

Il s'agit donc d'ajouter à cette absence de limites extérieures, qui donne son caractère inachevé à l'œuvre la projetant dans un avenir indéfini, la suppression des limites internes. De la sorte, le fragment se voit dépouillé de son fondement, de son origine, et donc de son passé et avec lui de toute possibilité d'unité. Pur oubli, s'il reste encore une possibilité de projection, c'est maintenant à partir de ce presque rien. Cette ouverture de la limite interne conduit le resserrement des mailles jusqu'à l'étranglement du fragment, signe caché de sa possible dissolution. Il n'y a pourtant « pas de vide », mais la création d'une tension. Le fragment s'ouvre sur le dehors qui est à la fois l'extérieur, le « hors de », l'inconnu, voire l'altérité, mais aussi le plus intérieur, l'abîme sans fond. La tension, entre un dehors et un dedans, entre l'inconnu et l'abîme, est le signe du désœuvrement, possibilité de la dissolution incluse dans le processus même de la création fragmentaire. Cette tension, perspective sublime (sub-limen[1]) du fragment, permet l'ouverture à l'altérité. Ainsi, après une première perte (ruine du sujet comme tout : dissolution), le pas au-delà (des limites), par l'expérience du rien, entraîne une seconde perte (ruine de l'oeuvre : resserrement). D'une perte à l'autre, c'est le reste qui est trans-formé.

 

2°) Le fragment comme force de sa propre différence :

 

            Comme nous venons de le voir, l'écriture fragmentaire peut être vue comme un tricot infini, mais qui se resserre en même temps infiniment sur lui-même dans l'étranglement de son agonie :

 

« le fragment en tant que fragment, tend à dissoudre la totalité qu'il suppose et qu'il emporte vers la dissolution d'où il ne se forme pas (à proprement parler), à laquelle il s'expose pour, disparaissant, et, avec lui, toute identité, se maintenir comme énergie de disparaître, énergie répétitive, limite de l'infini mortel - ou œuvre de l'absence d'œuvre (pour le redire et le taire en le redisant). » (ED, 99-100)

 

Dans cette brèche ouverte par le saut de maille, le fragment emporte avec lui-même sa totalité, mais contrairement au fragment romantique, il ne trouve plus dans cette dissolution l'énergie nécessaire à une (re)formation du tout. Car « la forme laisse échapper la force, mais l'informe ne la reçoit pas. Le chaos, l'indifférence sans rivage, d'où tout regard se détourne, ce lieu métaphorique qui organise la désorganisation, ne lui sert pas de matrice ». (EI, 240) Il y perd ainsi toute identité, amenant avec lui dans sa chute celle du créateur ou de l'auteur. Mais dans sa disparition à cette totalité évanescente, il parvient à se maintenir, dans un « se » sans identité - pur chaos ? -, « comme énergie de disparaître, énergie répétitive, limite de l'infini mortel. » Le fragment n'est plus qu'une trace devenue force, force du rien, neutralisant la forme, entre dissolution et resserrement. Ces forces ne se totalisent pas dans une énergie permettant de maintenir le tout dans une totalité mouvante, mais sont l'énergie advenue de la dissolution même, celle de l'effondrement, ce qui est à l'œuvre dans l'absence d'œuvre, soit dans la répétition même. Cette perspective peut nous amener vers une version négative d'une répétition agonisante, presque compulsive, à la limite de la mort, proche de la pulsion thanatique de Freud.[2] Mais il semble plutôt que Blanchot tente de relever, voire d'apaiser, cette conception dans une positivité deleuzienne de la force.

            La force est ce qui « interroge la pensée en termes qui vont l'obliger à rompre avec son histoire » : l'enfonçant dans l'oubli, « la force dit la différence. Penser la force, c'est la penser de par la différence ». (EI, 241) La force est capable aussi bien d'introduire la rupture, différenciant les fragments, que de les mettre en rapport. C'est ce qui intéresse Blanchot comme nous le montre cette phrase qu'il reprend à Deleuze : « Toute force est dans un rapport essentiel avec une autre force. L'être de la forme est pluriel, il serait absurde de le penser au singulier. »[3] Cette pluralité des forces crée l'énergie nécessaire au désœuvrement et à la dissolution de toute totalité. Ainsi les fragments se « sacrifient » pourrions-nous dire, car ils n'ont alors pas plus de réalité que ces forces qui sont « réelles qu'autant qu'elles n'ont pas de réalité en elles-mêmes, mais seulement des rapports : rapport sans termes. » L'extériorité qui sépare ces fragments « institue le rapport à partir d'une interruption qui n'unit pas ». (EI, 241) Ne reste que ce rapport dont le vide est la respiration cachée (le rien en serait le souffle ?), l'intervalle différentiant où s'institue le mouvement rythmique des forces de la dissolution. Elles maintiennent encore la différence des fragments, mais comme rapport. Différence qui est aussi le mouvement qui détermine le temps et le devenir qui la recouvrent.

 

3°) La différence dans la répétition comme ouverture du temps :

 

            Prolongeant l'ouverture romantique, Blanchot dissout le sujet dans la fragmentation par l'effacement de ses limites. La fragmentation permet d'échapper au système par la ruse, tout en maintenant une cohérence qui est celle d'un ensemble mais qui n'est plus système. Blanchot poursuit ainsi la voie de Schlegel et surmonte son échec en parvenant à soutenir cette double possibilité contradictoire :

 

« La fragmentation, marque d'une cohérence d'autant plus ferme qu'il lui faudrait se défaire pour s'atteindre, non par un système dispersé, ni la dispersion comme système ; mais la mise en pièce (le déchirement) de ce qui n'a jamais préexisté (réellement ou idéalement) comme ensemble, ni davantage ne pourra se rassembler dans quelque présence d'avenir que ce soit. L'espacement d'une temporalisation qui ne se saisit - fallacieusement - que comme absence de temps. » (ED, 99)

 

Autrement dit, la cohérence de la fragmentation ne peut se trouver dans aucun système, que ce soit le système dispersé ou encore la dispersion comme système (romantique), car à chaque fois, la temporalité linéaire, à partir d'un rassemblement de l'origine est capable de réorganisation en une chronologie. Ce que Blanchot évite soigneusement, comme nous venons de le voir, en dépossédant le fragment de ses limites. Mais seule la différence introduite au sein de la répétition des fragments semble permettre de maintenir cette exigence :

 

« la différence est la retenue du dehors ; le dehors est l'exposition de la différence ; différence et dehors désignent la disjonction originelle -  l'origine qui est la disjonction même et toujours disjointe d'elle-même. La disjonction, là où temps et espace se rejoindraient en se disjoignant, coïncide avec ce qui ne coïncide pas, le non-coïncidant qui par avance détourne de toute unité. » (EI, 241-242)

 

La différence, différant toujours d'elle-même, ne peut alors être dite première avant une unité qui serait seconde, puisque différant sans cesse, elle ne se fixe jamais dans la présence d'un commencement, forme première que l'on pourrait saisir : elle pourrait être dite ici, avec Derrida, « différance ». Elle répète la parole première « comme la répétition sans origine, le recommencement où recommence ce qui pourtant n'a jamais commencé ». (EI, 238) Cette origine impossible, à jamais différée, fait alors écho à l'impossibilité de mourir qui suspend le temps dans l'attente d'une fin impossible. Il est ainsi impossible de fixer quelque forme que ce soit dans un présent, puisqu'il n'y a plus ni passé ni avenir. L'exigence fragmentaire, ruine du passé, ruine de l'avenir, creuse un espace vide de temps qui ne peut plus être défini que comme absence de temps, et plus le temps s'absente, plus l'espace s'intensifie, entretenu en un lieu neutre, par la force de l'informe. La répétition est précisément l'essence de ce détour, car elle permet d'échapper à la linéarité du temps.

 

4°) La citation comme ouverture à l'autre :

 

            Dans le texte Berlin, texte qui n'est plus aujourd'hui que la traduction d'une traduction, Blanchot, mais peu importe finalement la fidélité au nom propre, confirme « qu'il faut se répéter. Toute parole en fragments, toute réflexion fragmentaire exigent une répétition et une variation infinies. »[4] C'est précisément la différence dans la répétition qui permet de penser à la fois la réitération et la pluralité, car ce qui se répète n'est jamais totalement identique. Cela est mis en mouvement dans l'écriture par l'introduction de la citation comme modèle possible du fragment. Effectivement, non seulement celle-ci inscrit au cœur même de la parole la répétition d'une autre parole déjà passée, mais elle y ajoute le sceau d'une altérité. Ce qui a pour conséquence de ramener un sens passé, édicté par cet autre, dans le présent de sa parole qui par là n'est déjà plus tout à fait sienne. Seulement, la citation n'est pas la simple répétition d'une altérité contenue dans le passé dont elle serait la mémoire vivante, car « la répétition dit le détour où l'autre s'identifie au même pour devenir la non-identité du même et pour que le même devienne en son retour qui le détourne, toujours autre que lui-même ». (EI, 238) Cela a pour conséquence une double annulation des identités au sein d'une parole nouvelle résultant de cette rencontre et, ainsi, de la mémoire que cette perte a rendu à l'oubli. La citation est aussi bien la répétition que la destruction du passé, soit la perte de toute origine, car « la citation, dans sa force morcellaire, détruit par avance le texte auquel elle n'est pas seulement arrachée, mais qu'elle exalte jusqu'à n'être qu'arrachement, le fragment sans texte ni contexte est radicalement incitable ». (ED, 64) Il creuse la béance dans le temps, exaltant la fragmentation des sujets dessaisis de leur origine qui ne peuvent plus comparaître (c'est l'autre sens de la citation) qu'en s'effaçant dans cette ouverture, laissant place à une parole nouvelle. Cette parole est la parole de fragments et les citations seraient alors le lieu de la parole, d'où la sortie des ruines se fraye.

            Pour Blanchot, « l'écriture fragmentaire serait le risque même. Elle ne renvoie pas à une théorie, elle ne donne pas lieu à une pratique qui serait définie par l'interruption. Interrompue, elle se poursuit ». (ED, 98) Cependant, elle ne se poursuit pas dans une linéarité chronologique, organisant une suite de fragments, mais dans la fuite où ils se dispersent en s'entrechoquant. Ces frottements sont alors l'occasion de la création de relations :

 

« Les fragments s'écrivent comme séparation inaccomplie ; ce qu'ils ont d'incomplet, d'insuffisant, travail de la déception, est leur dérive, l'indice que, ni unifiables, ni consistants, ils laissent s'espacer des marques avec lesquelles la pensée, en déclinant et se déclinant, figure des ensembles furtifs qui fictivement ouvrent et ferment l'absence d'ensemble, sans que, fascinée définitivement, elle s'y arrête, toujours relayée par la veille qui ne s'interrompt pas. De là qu'on ne puisse pas dire qu'il y ait intervalle, puisque les fragments, destinés en partie au blanc qui les sépare, trouvent en cet écart non pas ce qui les termine, mais ce qui les prolongera, les a déjà prolongés, les faisant persister de par leur inachèvement, toujours prêts alors à se laisser travailler par la raison infatigable, au lieu de rester la parole déchue, mise à part, le secret sans secret que nulle élaboration ne saurait remplir. » (ED, 96)

 

Le fragment non seulement n'est jamais accompli, mais ne peut aspirer à la tranquillité d'une position. Le travail ininterrompu de la raison prolonge la palinodie fictionnelle, rejouant incessamment la citation dans l'entre de l'interruption, et par la multiplicité fragmentaire crée des possibilités de rapprochement : les fragments peuvent entrer en résonance, se parler, voire dialoguer au sein de cet espace de recherche. La citation - lieu de parole - convoque l'autre tout en annulant sa présence, elle permet de créer un espace de dialogue bien qu'elle rende la rencontre physique presque impossible. C'est ce que nous montre son dernier récit, L'Attente l'oubli, qui tend vers la fragmentation. Il ne s'agit plus d'expliquer quoi que se soit, mais de créer les conditions (de possibilité) de l'événement, celui d'une pensée comme force, de l'appeler à travers la confrontation avec une extériorité. Créant les conditions d'une rencontre par la citation, la tâche consiste à faire dialoguer les fragments à travers l'espace qui les sépare. Dans ce vide médian, la parole se tient alors entre, allant de l'un à l'autre jusqu'à annuler toute origine, la faisant tomber dans l'oubli. Ainsi advient un entre-tien. La parole est entre, tenue ouverte, « elle est parole d'entre-deux ». (EI, 237) Dans cet espace vide, lieu de l'entretien, une autre parole va peut-être pouvoir apparaître, se former. Il ne s'agit plus de la parole ni de l'un ni de l'autre, mais d'une parole toujours différente, le murmure des voix devenues autres.

            Ainsi la pensée dérive, sans continuité et sans temporalisation, la citation, « répétant à l'infini la répétition, […] la soustrait à tout ce qui a pouvoir de répéter : à la fois parce qu'elle la dit comme affirmation inidentifiable, irreprésentable, impossible à reconnaître et parce qu'elle la ruine en la restituant, sous l'espèce d'un murmure indéfini, au silence qu'elle ruine à son tour en la faisant entendre comme la parole qui, du plus profond passé, du plus loin de l'avenir, a toujours déjà parlé comme parole toujours encore à venir ». (EI, 238) La répétition elle-même en vient à se perdre dans la dissolution des fragments et citations, ne laissant derrière elle que l'énergie du mouvement, trace infime, murmure incessant. Cette énergie qui émane de la dissolution des identités, jette le passé dans l'oubli, met la ruine à l'oeuvre, et actionnant le rien donne la vie à ce murmure neutre.

 

            Pour conclure, on peut dire que « la parole comme fragment a rapport avec ce fait que l'homme disparaît, ce fait plus énigmatique qu'on ne le pense, puisque l'homme est en quelque sorte l'éternel ou l'indestructible et que, indestructible, il disparaît. […] ce qui parle dans le nouveau langage de brisure, ne parle que par l'attente, l'annonce de la disparition indestructible ». (EI 234) Il y a donc quelque chose qui apparaît et peut prendre la parole dans la disparition de l'homme. Cette parole n’est plus simplement celle de l’écriture, mais de l’écriture en tant qu’ouverture entre différence et indifférence, accès au neutre. Elle est en lien avec l’autre, avec l’autre que moi, aussi bien celui que je ne suis plus étant sorti de moi dans l'écriture, que l’inconnu, le tout autre. C'est une parole qui maintient du sens comme murmure, bruissement des voix en fuite, rencontre de citations, répétitions sans origines. La pensée se présente dès lors comme survie (épreuve) dans la parole, et comme traversée (expérience) dans l'entretien. C'est une pensée qui sort de l'oubli, une force informe, qui au-delà des ruines prend vie dans le murmure qui s'entretient.

 

 

        Anaël Marion est moniteur à l'université Paris-Diderot. Après un mémoire de master sur l'expérience de la pensée chez Maurice Blanchot, il poursuit actuellement une thèse sur la question de la ruine contemporaine dans les arts visuels et la littérature.

 

 

 

 

 


 


[1] Rappelons que « sublime » vient de l'adjectif latin sublimis. Seulement, si le sub marque le déplacement vers le haut, celui-ci peut se faire de deux manières : soit un déplacement « oblique » ou « de travers » pour limis, ou bien, au contraire, à partir de la « limite » ou du « seuil » pour limen.

[2] Notamment dans sa dernière pensée, où le caractère élémentaire de la pulsion thanatique est la répétition. Mais son lien à un repos inorganique trop figé (sa tension à y revenir), nous laisse penser que c'est plutôt dans le jeu indéfectible entre Eros et Thanatos qu'il y aurait quelque chose à chercher. Soit dans la tension créatrice de l'énergie du manque, donc au détour du désir. Cependant, nous ne pouvons ici que soulever et survoler ce problème que le rapport de Blanchot à Freud (voire ensuite à Lacan) suggère.

[3] Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie, [1962], PUF, 1970, p. 7 (Blanchot effectue une coupe dans la phrase, mais ne la mentionne pas).

[4] Maurice Blanchot, « Berlin », traduit de la traduction italienne par Hélène Jelen et Jean-Luc Nancy, MLN, vol.9, n° 3, German Issue, John Hopkins University Press, avril 1994, p. 350.

Dernière mise à jour ( Wednesday, 26 January 2011 )
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