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Espace Maurice Blanchot - www.blanchot.fr
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Marco Della Greca, Révolution et contre-révolution chez Blanchot Print
Nouvelle page 3

REVOLUTION ET CONTRE-REVOLUTION CHEZ BLANCHOT

 

Marco Della Greca

 

 

« Nous devons être intellectuels et violents. »

Charles Maurras, L’Action Française, 15 août 1900

 

« S’il le faut, nous briserons nos malheureuses lyres et nous ferons ce que les artistes n’ont fait que rêver ! »

Friedrich Hölderlin, Lettre à C. L. Neuffer, novembre 1794

 

 

Définir le statut intellectuel de Blanchot durant les années trente représente, peut-être, un des sujets les plus problématiques et assurément un des moins abordés par la critique ; la compréhension de ses textes pose néanmoins cette question comme un préalable obligatoire. Pourtant, même quand elle a été explicitement posée comme objet de recherche, l’histoire de Maurice Blanchot, jeune étudiant de Strasbourg arrivé à Paris en 1930, n’a pas toujours coïncidé avec le récit de sa participation à un univers culturel, littéraire, politique, qui va l’engloutir dans l’orage de ces années tournantes. Son écriture, l’exigence destinale qui le voue à l’activité littéraire, se manifeste d’emblée comme participation à un projet politique d’écriture collective (et pourtant personnelle), au projet collectif (et personnaliste) de révolutionner le désordre établi à travers la dissidence qu’une série de petites revues, Réaction, La Revue Française, La Revue du Siècle, et le quotidien Le Rempart, cherchaient à organiser, avec l’insistance désespérée de voix hurlantes et cependant imperceptibles ; organes d’une politique impolitique, insignifiants, «non-conformistes », aux marges et, cependant, pour cette raison même, parfaite représentation d’une époque qui bientôt se trouvera face à ces impasses.

Le primat de la politique que ces jeunes dissidents professent – le « Politique d’abord » maurrassien, mot d’ordre pour une époque entière – impose qu’on regarde la production journalistique de Blanchot dans cette perspective : on ne peut pas l’analyser sans la référer au « code morale » de l’univers de la revue, conjugaison d’une écriture personnelle au service d’un message collectif, d’une responsabilité qui se manifeste dans une dimension politique publique. La parole de Blanchot, dans les années Trente, appartient à lui non moins qu’à toutes les revues pour lesquelles il écrit, et tout ce qui est écrit dans ces revues lui appartient non moins qu’à ceux qui l’ont écrit. En d’autres termes, il est le porte-voix d’un discours qui le traverse et dont, pour cette raison précisément, il est responsable, même quand il en est simplement le mégaphone.[1]

En examinant la pratique et la théorie de l’écriture blanchotienne et des non-conformistes, le constat d'une inséparabilité du politique et du littéraire serait une banale évidence ; mais parler d’un lien étroit entre ces deux termes peut tout signifier et finit par ne plus rien signifier. Il faut chercher une définition plus précise pour ce rapport qui, en France, à partir de l’affaire Dreyfus, voire depuis la Révolution française, a été conjugué en trop de façons différentes. Dans le cas de Blanchot et des non-conformistes, le modèle de référence est celui maurrassien d’une écriture engagée, à la fois pour la cause de la nation française et de la bonne littérature ; modèle qui trouve son expression dans le « journalisme supérieur », dans des signatures élégantes et caustiques comme celles de Barrès, Léon Daudet, Bainville, Maurras lui-même. Le journalisme devient, en ce moment historique, le lieu idéal de l’engagement politique de l’écrivain : synthèse du littéraire et du concret, de délicatesse formelle et de virulence substantielle, de haut style et de bassesse polémique. Le but, l’essence d’un tel discours, est l’action, l’actuation de la parole, ce qu’on pourrait appeler la « verticalité » de l’écriture, le « redressement » [2] du mot, au-delà de la page bidimensionnelle, pour frapper le lecteur, provoquer une réaction en lui. Si on ampute une telle dimension, on renonce à la possibilité d’une compréhension intégrale de la stratégie discursive blanchotienne et non-conformiste.

Pour cette raison, en réinsérant Blanchot dans le mouvement général du milieu intellectuel auquel il appartient, on peut reconnaître la modalité particulière avec laquelle, avec ses camarades non-conformistes, il interprète la tâche de l’intellectuel que le siècle lui propose : il n’y a pas deux Blanchot différents, un qui s’occupe, avec élégance et intelligence, de littérature et un autre qui se joint à des combats politiques virulents et insensés. La thèse d’un « bilinguisme » dans ses années Trente, proposée par quelques interprètes, n’est pas soutenable.

C’est, au contraire, l’insistance particulière, l’intégrité incorruptible avec laquelle Blanchot et les non-conformistes veulent réaliser une coïncidence entre politique et littérature qui caractérise leur projet politique, qui le rend concret mais, en même temps, impossible. Leur exigence d’une « révolution spirituelle » contre le « désordre établi » : je voudrais partir justement d’ici, pour comprendre la spécificité de leur expérience politique. C’est dans ce propos révolutionnaire qu’ils reconnaissent et proposent publiquement leur identité, par un mouvement de différenciation par rapport à toutes les autres options en jeu et par un refus violent, intégral et intégriste du monde qui les entoure. L’outrance de ce refus – conjugaison cohérente d’un tempérament « ultra », hautain et abstentionniste, typique de la droite extrême en France – produit la dimension élitaire, l’aristocratisme spirituel qui est la force et la faiblesse du mouvement : la capacité presque illimitée d’analyse sociale et intérieure se renverse dans l’incapacité à convertir dans le réel les fruits de ce travail de réflexion, si cette réalisation doit comporter une « descente vers le monde inférieur » et donc l’abandon de la position de supériorité qui a rendu possible la théorie de la pratique révolutionnaire. Cependant, l’idée d’une révolution non-conformiste reste significative, dans son caractère problématique, velléitaire, impossible ; son échec même fait partie d’une structure de sens qu’il faut interroger dans son intégralité, en valorisant le signifié intrinsèque de l’impossibilité de sa réalisation concrète.

Pas de révolution qui ne soit pas pure et parfaite – comme l’est la création littéraire – et qui, en même temps, ne révolutionne pas complètement l’ordre du monde : à l’intérieur de cette conception impossible se consume le projet politique de Blanchot et du non-conformisme. L’hypothèse que je voudrais avancer est que l’incompatibilité de pureté et d’efficacité, d’idéologie et de stratégie, qui rend désastreux ce projet révolutionnaire, rend possible aujourd’hui d’expliquer le « bilinguisme », l’apparente « schizophrénie », politique et linguistique, de l’écriture blanchotienne et en rend explicable l’échec inévitable.

 

Deux textes peuvent être utiles pour exemplifier les caractères essentiels de cette attitude, pour comprendre comment la littérature est non seulement ineffaçable de leur projet politique mais coïncide avec leur idéal révolutionnaire même. Le premier exemple est une série de passages de l’intervention de Jean de Fabrègues pour la rencontre organisée en février 1933 en honneur des « révolutionnaires non marxistes » (comme les jeunes non-conformistes étaient appelés). Je le propose principalement pour sa singularité, par rapport au contexte où il se situe : c’est surprenant de retrouver une intervention dédiée à la figure humaine de Goethe au milieu d’une réflexion publique sur les possibilités d’une révolution politique, spirituelle et matérielle. Mais, pour ces jeunes dissidents, Goethe représente un maître politique, un champion de la révolution, justement parce qu’il est un génie littéraire, un champion de maîtrise poétique. Comme ils ont substitué leur notion de révolution au modèle marxiste, ils veulent proposer aussi un nouveau modèle d’humanité révolutionnaire, exemplifié par l’écrivain Goethe : un tempérament aristocratique, antidémocratique, une attitude prométhéenne, virile en face du monde, une sensibilité tragique, titanique, qui est consciente de la fatalité de son échec, mais qui n’en accepte pourtant pas l’idée, à jamais. Un homme et un héros pour la littérature et le combat politique :

 

« Une vie puissante, maîtresse du monde et capable de lui résister pour ensuite la maîtriser, voici comment il nous apparaît. […] Contre la démocratie des esprits, Goethe est dressé autant que contre l’idéalisme philosophique. Il n’est de destin que pour les êtres d’élite, car ils sont les seuls à pouvoir assumer cette richesse du monde qui nous élève hors des bornes habituelles de l’homme. Ce qui sauve et exalte l’être “ne le dites à personne, car la foule aussitôt insulte”. […] Qu’est-ce que Faust, sinon le désespoir né du renoncement de la connaissance devant l’infini des choses ? Faust lui-même l’affirme : le désespoir est un devoir, et toute consolation est vile. […] Il éveille en nous le désir de participer à une œuvre grande, infinie, mais il ne nous offre rien qui nous permette d’atteindre à cette participation. Notre existence même apparaîtra dès lors comme un ridicule mais tragique paradoxe : possédés par nature au désir de tout connaître, il est aussi dans notre essence de n’y jamais parvenir. Affamés de liberté, nous devons nous soumettre au monde. Amants de toute puissance et de toute beauté, de chaque instant qui brille et passe comme de la durée qui le conserve, nous n’avons ni le pouvoir d’épuiser l’instant, ni celui de le garder à nos lèvres. À ce supplice de Tantale, Goethe est logiquement conduit. Son cri de guerre est le plus beau cri de désespoir : “Meurs et deviens”. »[3]

 

Le deuxième texte est un passage de l’article qui inaugure la rubrique Lectures de L’Insurgé, que Maurice Blanchot tiendra régulièrement pendant la brève existence de la revue. «De la révolution à la littérature» est un texte très important, très connu par les interprètes des années Trente de Blanchot. Texte particulièrement controversé : on a reconnu dans cet article le signe d’un renversement dans le parcours de Blanchot, la décision de réaliser seulement à travers et au-dedans de la dimension littéraire un propos révolutionnaire. Ce n’est pas le lieu et le moment pour s’arrêter sur cette question herméneutique (décisive, d’ailleurs, pour le destin politique du jeune Blanchot) ; toutefois, même si on reconnaît dans ce texte le lieu de la décision d’abandonner un projet de révolution politique, il devient alors encore plus intéressant comme exemple de l’insistance avec laquelle il thématise une identité, une réversibilité totale entre création littéraire et action révolutionnaire :

 

« Ce qui importe davantage, c’est la force d’opposition qui s’est exprimée dans l’œuvre même et qui est mesurée par le pouvoir qu’elle a de supprimer d’autres œuvres ou d’abolir une part du réel ordinaire, ainsi que par le pouvoir d’appeler à l’existence de nouvelles œuvres, aussi fortes, plus fortes qu’elles ou de déterminer une réalité supérieure. Ce qui compte aussi, c’est la force de résistance que l’auteur a opposée à son œuvre par les facilités et les licences qu’il lui a refusées, les instincts qu’il a maîtrisés, la rigueur par laquelle il se l’est soumise.

De ces œuvres il sort une puissance qui est vraiment révolutionnaire. Leur action est obscure et presque toujours peu prévisible. Mais la violence, parfois cachée où elles durent, la tension où elles nous contraignent, l’acte de libération qu’elles nous font désirer par la perfection où elles nous portent sont tels qu’elles agissent, à un moment qu’on ne sait pas, sur un monde qu’elles ont ignoré. Ainsi il est possible, il est presque certain que quelques-uns des grands ouvrages classiques accomplissent aujourd’hui leur dessein en nous préparant un univers où les grandes œuvres soient à nouveau concevables et en nous apportant non pas un héritage tout fait, mais les raisons, l’espoir et la force de rassembler notre héritage personnel, de devenir nos propres héritiers. Par quoi se vérifie encore l’axiome qui établit que seule la perfection est infiniment révolutionnaire. »[4]

 

À partir de ces deux textes, on peut tenter une compréhension de cette « schizophrénie » entre une politique révolutionnaire et une idée de création littéraire empruntée à un classicisme prométhéen, qui caractérise l’écriture du jeune Blanchot, cohérente dans son adhésion au programme non-conformiste et à l’idéologie spécifique de la Jeune Droite. Le terme commun à la politique et à la littérature est justement cet effort de maîtrise qui amène le sujet révolutionnaire à dominer le monde et sa propre intériorité, à les contraindre aux lois rigoureuses de la perfection créatrice, comme l’écrivain fait avec son œuvre. On comprend, en ce sens, la permanence dans cette idéologie, à côté de la volonté de détruire et de révolter l’existant, d’un idéal littéraire prométhéen,[5] expression d’une exigence non négociable, mais finalement incompatible, dans la théorie et la pratique, avec leur projet révolutionnaire.

L’apparence d’une schizophrénie politico-littéraire révèle donc une autre schizophrénie, plus sérieuse, une contradiction qui, plus que de traverser et la politique et la littérature, est causée par leur association préalable, dans le mythe impossible d’une union entre Violence et Intelligence, entre destruction et conservatisme. Dans le cas spécifique de Blanchot, cette indécision fondamentale se révèle clairement dans son double engagement dans le projet des « révolutionnaires non marxistes» de Réaction, La Revue Française, etc., et dans le quotidien conservateur, expression de la haute bourgeoisie traditionaliste, le Journal des Débats. Un exemple clair de sa double personnalité est le compte-rendu du livre de Daniel-Rops, Les années Tournantes, que Blanchot écrit pour le Débats le 21 mars 1933 : en même temps qu’il propose un projet de révolution matérielle, même sanglante,[6] il contraint ici le terme de révolution à un renversement vertical : si les jeunes non-conformistes se proclament révolutionnaires, c’est parce que c’est l’État qui est révolutionnaire, anarchique, et que les non-conformistes sont les défenseurs de l’ordre véritable :

 

« M. Daniel-Rops constate – et c’est une constatation extrêmement grave – que beaucoup de jeunes hommes aujourd’hui et même des esprits plus mûrs, soucieux de rétablir l’ordre, refusent de le fonder sur les principes de la société actuelle et rejettent le monde “tel qu’il va”. Plutôt que d’accepter l’apparente stabilité, d’ailleurs bien compromise, et l’anarchie véritable que ce monde leur propose, ils n’hésiteront pas à prendre une attitude de refus, puis de révolte, et à faire, au nom de l’esprit, une révolution que l’esprit inspirera.

Ces dispositions peuvent paraître inquiétantes et propres surtout à compromettre la cause qui est à défendre. M. Daniel-Rops note cependant qu’on peut trouver des raisons pour justifier une telle attitude. La pire révolution n’est point toujours celle dont les violences sont manifestes. La plus néfaste ne quitte pas les apparences de la légalité et détruit les valeurs essentielles, parfois avec l’aide de ceux qu’elle ruine. L’imposture alors s’ajoute à l’anarchie. C’est notre histoire. La minorité qui nous conduit et qui est dirigée elle-même par une doctrine subversive, ne cesse de nous imposer des décisions révolutionnaires que nous acceptons ; chaque jour, dans le cadre du régime, nous assistons à de nouvelles violences auxquelles nous ne savons pas nous soustraire. Il faut admettre que notre soumission apparaît comme la soumission au désordre ; elle ne représente que le consentement à notre ruine. Dans notre monde, monde sans âme, monde barbare, les plus conformistes, par suite de leur conformisme même, acceptent chaque jour des événements par-dessus tout de recevoir des hommes. »[7]

 

Si ce procédé de retournement est typique de la rhétorique du discours non-conformiste,[8] cette fois son utilisation, plus qu’à encourager le lecteur bourgeois du Débats à suivre l’appel à la révolte de la jeune génération, vise plutôt à le rassurer sur la portée seulement « morale » – non réellement révolutionnaire – de cet appel.

Leslie Hill, dans le premier chapitre de Blanchot extreme contemporary,[9] propose une analyse attentive de la coprésence, chez le jeune Blanchot, d’une double politique : révolutionnaire et intégriste, d’un côté, réactionnaire et plus conformiste, de l’autre côté. Je pense plutôt que l’indécision entre révolution et contre-révolution, l’incapacité de trouver une façon non contre-révolutionnaire de réaliser une urgence sincèrement révolutionnaire représente l’essence même de l’expérience du non-conformisme (notamment de la Jeune droite). La présence d’une composante contre-révolutionnaire dans leur projet révolutionnaire est évidente ; elle dépend, principalement, de la présence de la pensée contre-révolutionnaire dans l’idéologie maurrassienne, où trouve naissance l’idéologie de la Jeune Droite : le refus de la République parlementaire, le monarchisme, la critique des illusions illuministes, les jérémiades sur la décadence morale et culturelle du monde moderne, causée par la perte d’un système de valeurs unitaire… tout ce discours est repris intégralement, ajourné et fortifié par Maurras et l’Action française et seulement à travers ce passage ultérieur arrive à Blanchot et ses amis. Mais ce qui est plus intéressant, c’est la permanence d’un « tempérament » contre-révolutionnaire dans la Jeune Droite et dans tout le non-conformisme, qui résiste aussi à l’urgence révolutionnaire sincère éprouvée par ces jeunes intellectuels : le refus intégral de la politique actuelle et l’appel à une fantomatique dimension révolutionnaire, post-apocalyptique ; un pessimisme fataliste, expression d’une philosophie de l’histoire catastrophiste ; enfin, le mouvement de retraite de la politique, qui à un certain moment emporte Blanchot comme d’autres, le passage à une conjugaison exclusivement intérieure du politique, le refuge dans une dimension littéraire, une politique de l’imaginaire, continue une schéma typique de l’idéologie contre-révolutionnaire.[10]

En effet, on peut reconnaître dans le Blanchot littérateur le même prométhéisme pessimiste que celui du Blanchot (contre)-révolutionnaire : dans ses comptes rendus et études littéraires, il montre un intérêt fréquent, sinon systématique, pour les œuvres où une fatalité, historique ou surhumaine, joue un rôle central, où le destin individuel et collectif est tragiquement incontrôlable, non reconductible au libre choix personnel. En d’autres cas, Blanchot exalte l’épopée d’un « roman du temps », où le protagoniste n’est pas le sujet – qui plutôt subit l’action, parfois avec résignation, parfois en jouant sa passivité comme rébellion frustrée – mais une temporalité qui coule tragique et anonyme.[11] À cette force obscure, on oppose la figure du héros qui tente d’imposer sa liberté absolue, absolument velléitaire et suicidaire ; on reconnaît clairement dans le tragique héros des romans lus par Blanchot la figure même du révolutionnaire non-conformiste…

Aussi l’écriture nocturne de ces années n’est pas complètement extérieure à cette perspective, même si elle contribue à creuser un écart – encore invisible – avec l’écriture du jour, l’écriture journalistique. Sa première épreuve narrative, Le Dernier Mot, est le tableau d’un monde arrivé à son dernier jour et d’un héros épuisé, enfin silencieux, sans plus de mots à prononcer ; expression ultime d’un même prophétisme apocalyptique, presque post-apocalyptique, en étant jusqu’à l’avant-dernière page un récit à la première personne de la fin du monde.[12] L’Idylle, par contre, est le récit d’une société totalitaire, d’un monde enfermé, mais sans frontières (symbole de la société de la France démocratique en crise plus encore que des champs de travail allemands ou soviétiques), et d’un héros – déjà kafkaïen[13] et encore postromantique – qui s’oppose sans possibilité de succès à des lois inéluctables. Un exilé dans sa propre existence, sans liberté politique, un prisonnier sans cage, comme Blanchot lui-même vit, politiquement, cette époque.

En valorisant ce « pessimisme de la révolution », on comprend mieux comment le « Politique d’abord » que les non-conformistes professent détermine, enfin, le primat d’une politique vécue intérieurement, qui ne cherche pas vraiment le contact avec le monde, parce que chaque tentative de communication coïnciderait avec le premier pas d’un inévitable procès de contamination d’une pure spiritualité révolutionnaire. Cette impasse, incontournable, est évidente dans ces mots de Denis de Rougemont d’octobre 1934 (quelques mois après la débâcle morale et matérielle des aspirations révolutionnaires que les événements du 6 février représentent) :

 

« Voici notre désordre. On ne peut plus penser sans buter aussitôt contre un dilemme absurde : ou bien la pensée reste “libre”, comme l’entendaient les libéraux – mais c’est la liberté du rêveur impuissant, la même, exactement, qu’on laisse aux prisonniers – ou bien elle s’engage dans un conflit concret, – et découvre bientôt qu’il est social ou politique. Ce n’était pas ce qu’elle cherchait, elle avait cru voir autre chose, pouvoir choisir ses résistances, et provoquer des adversaires plus nobles. […] Lorsque l’intelligence, dégoûtée, déserte le Forum, c’est la bêtise qui s’occupe des affaires publiques et tout finit en dictature : plus question de pensée libre, j’entends : de pensée responsable. Mais si l’intelligence, passant outre à son dégoût, accepte le combat tel qu’il lui est offert, elle court le risque de s’y dégrader. J’ai préféré ce risque à la politique de l’autruche. L’issue fût-elle désespérée. Et peut-être ne l’est-elle pas. »[14]

 

Le passage de l’intériorité à l’épreuve du feu du réel est le tournant qui décide l’indécision de ce projet révolutionnaire, disposé à ne rien sacrifier, sinon pour réaliser le Tout. C’est un problème concret, avant que spirituel, comme l’avait compris Thierry Maulnier :

 

« Le dilemme est le suivant : ou entreprendre ouvertement cette “révolution aristocratique au risque de se couper du peuple dans le bien duquel elle sera faite, ou s’asservir aux valeurs vulgaires pour être compris et soutenus immédiatement, au risque de faire dégénérer la révolution en émeute grégaire”. Autrement dit, “ou sacrifier son efficacité, ou sacrifier des principes”. »[15]

 

La faillite de ce projet est due, en définitive, non seulement à l’impossibilité de concilier pureté et efficacité, mais aussi au court-circuit entre une volonté révolutionnaire et une vision de l’histoire contre-révolutionnaire, pessimiste, anti-progressiste ;[16] empreinte culturelle inévitable, pour qui a grandi en lisant Péguy, Sorel, Maurras, Berdjaev… À partir de cette perspective cosmologique, la réussite même de la révolution serait peut-être le symbole le plus évident de son échec, car l'échec matériel est la meilleure épreuve de l'intégrité spirituelle, du triomphe moral du héros révolutionnaire. Un certain prophétisme apocalyptique et complaisant n’est pas absent de leur discours, et cela aussi les révèle héritiers de la tradition contre-révolutionnaire : De Maistre et Bonald, en premier lieu. Et c’est cette nostalgie d’un monde prérévolutionnaire, leur attitude réactionnaire, qui les sauvera, paradoxalement, de la tentation du millénarisme spenglerien et du nihilisme irrationaliste de la révolution hitlérienne. La fascination du non-conformisme pour l’attitude de la jeunesse révolutionnaire allemande et italienne n’exclut pas la présence ferme de cet élément de différenciation qui persiste, constamment, dans le discours de la Jeune Droite.

Les non-conformistes professent un prophétisme paradoxal, comme paradoxale est leur idée de révolution : ils invoquent une révolution avant qu’il soit trop tard, quand ils savent qu’il est déjà trop tard. Aveuglés par leur clairvoyance, comme Tirésias, combattants poussés par la littérature, comme Don Quichotte, ils se trouvent dans la difficile position de vouloir en même temps abattre et sauver un monde maintenant qu’il est trop tard pour l’abattre comme pour le sauver. En définitive, leur échec est l’incapacité de trouver les moyens pour faire coïncider l’Apocalypse du réel avec la Gloire de leur imaginaire. Personne n’exprime mieux que Blanchot l’idéal de la croyance à l’omnipotentialité infinie – mais impuissante – d’une révolution qui restera seulement imaginée :

 

« Tant qu’une révolution n’a pas réussi, elle est impossible. […] La révolution ajoute à ce qui est une existence supplémentaire qui est absurde et incroyable; dans la mesure où elle doit bouleverser une société qui semble encore intacte, elle reste incompréhensible; elle s’exprime tout entière dans le fait d’abolir un monde : tant que ce monde subsiste, elle est difficile à concevoir et il est presque impossible de la considérer comme réelle ; la réalité des choses dont la destruction est toute sa réalité l’assure en quelque sorte de son impossibilité indéfinie ; il faut être révolutionnaire, c’est-à-dire participer déjà, par l’espérance ou par une accommodation supérieure de l’esprit, à une société différente pour l’imaginer à l’avance comme un événement. Pour croire à la révolution, il faut presque croire en elle. »[17]

 

 

Marco Della Greca est doctorant en cotutelle entre l’Université de Pise (doctorat en « Memoria culturale e tradizione europea ») et l’Université Paris 7 Diderot (doctorat en « Histoire et sémiologie du texte et de l’image »), où il prépare une thèse sur la question de l’écriture politique et littéraire de Maurice Blanchot dans les années Trente. Il s’est occupé de la question du langage et de la littérature chez Merleau-Ponty, en travaillant sur les notes manuscrites pour le cours sur la littérature au Collège de France du 1952-1953. Sur cet argument, il a publié « Maurice Merleau-Ponty interprete di Paul Valéry: le lezioni al Collège de France », in Chiasmi international n° 9, « Architecture et autres institutions de la vie », Paris Vrin - Milano, Mimesis, University of Memphis, 2008, p. 307-330. Il a publié aussi des études sur Pierre Corneille et sur Maurice Blanchot pour la revue en ligne italienne Mnemosyne (http://mnemosyne.humnet.unipi.it/) ; des articles sur la réception française de Dostoïevski et sur le rapport entre Maurice Blanchot et Maurice Merleau-Ponty sont en cours de publication.

 


 


[1] C’est pour cette raison que dans le texte on alternera le discours d’autres non-conformistes avec le discours de Blanchot, pour comprendre le contexte dans lequel cette parole se forme, en adhérant à une idéologie préformée, mais en formant aussi les possibilités critiques d’un écart futur.

[2] Avec tout ce que ce mot comporte, dans l’organisation linguistique du message non-conformiste ; le thème du redressement de la France est un des topoï de la Jeune Droite et de son porte-parole Blanchot, un noyau verbal autour duquel s’organise toute une rhétorique de jeunesse, force (physique et morale), virilité.

[3] Jean de Fabrègues, « Faillite de la sagesse », Revue française, 25 avril 1933, n° 4, p. 519-531.

[4] Maurice Blanchot, « De la révolution à la littérature », L’Insurgé, 13 janvier 1937, n° 1, p. 3.

[5] Emprunté à Goethe, comme on a vu, mais aussi et plus souvent au culte du moi de Barrès et au classicisme viril de Maurras : cf., par exemple, Charles Maurras, La dentelle du rempart (Fayard, 1937, p. 27-28), texte dont Blanchot donne un compte-rendu pour L’Insurgé (24 février 1937, n° 7, p. 5), en soulignant notamment le lien problématique entre beauté littéraire et engagement politique. D’ailleurs, Goethe était le seul écrivain allemand que Maurras admirait, et seulement parce que Goethe admirait la culture française… (cf. Pierre Gaxotte, Préface in Charles Maurras, Mes idées politiques, Albatros, 1996, p. 12). C’est encore sous le signe de Goethe que le rapport nécessaire mais nécessairement conflictuel entre pensée et action sera esquissé par Denis de Rougemont dans le Journal d’un intellectuel en chômage de 1937, comme Blanchot le remarque dans son compte-rendu pour L’Insurgé, 18 août 1937, n° 32, p. 4. Toutefois, en continuant à se placer dans les données du problème goethéen, on avertit ici l’insuffisance de sa formulation, en face du nouveau problème du monde moderne en crise.

[6] Cfr. Thierry Maulnier, « Révolution totale », in Cahier de revendication, Nouvelle Revue Française, décembre 1932, n° 231, p. 820 : « D’être spirituelle, cette révolution n’est donc pas verbale, mais au contraire plus totale, plus dure, peut-être plus sanglante ».

[7] Maurice Blanchot, « Les années tournantes », Journal des Débats, 21 mars 1933, p. 1.

[8] Le soudain renversement axiologique est un des procédés les plus répandus dans la stratégie langagière pamphlétaire ; un autre exemple, dans le contexte qui nous intéresse, est la violente rhétorique antipatriotique du Blanchot de Combat et L’Insurgé : il faut être anti-français pour sauver la France…

[9] London–New-York, Routledge, 1997.

[10] Gérard Gengembre a remarqué une certaine affinité entre le prophétisme non-conformiste et le pessimisme contre-révolutionnaire ; cf. Gérard Gengembre, La Contre-Révolution ou L’histoire désespérante, Imago, 1989, p. 278-279.

[11] Cette lecture blanchotienne s’affirme d’une façon définitive dans ses Lectures de l’Insurgé, à propos des œuvres de Bernanos, Drieu La Rochelle, Jouhandeau, Plisnier, Mann, Woolf, etc. Mais, à partir de « François Mauriac et ceux qui étaient perdus » (Revue Française, 28 juin 1931, p. 610-611) jusqu’au compte-rendu de la Nausée sartrienne (« L’ébauche d’un roman », Aux écoutes, 30 juillet 1938, p. 31), la totalité de sa critique est hantée par cet approche thématique.

[12] Il conviendrait d’interroger ce soudain passage du je au il qui a lieu, au premier jour de la narration blanchotienne, une aube déjà si proche de la fin du monde, pour constater comment le Blanchot suivant, même dans les solutions narratologiques, naît en ce moment.

[13] La première rencontre avec Kafka n’a, probablement, pas encore eu lieu mais elle ne tardera pas à se produire, avec une évidence textuelle qui désavoue les affirmations de Blanchot à ce propos. Le 10 décembre 1938, Aux écoutes publie (p. 38) un bref article anonyme dédié à Un homme singulier : Franz Kafka. Comme rédacteur en chef de cette revue, Blanchot a, du moins, la responsabilité éditoriale de cet article – s’il n’en est pas l’auteur…

[14] Denis de Rougemont, Politique de la personne, Éd. Je sers, 1934, p. 9-10.

[15] Thierry Maulnier, «Notes sur la révolution aristocratique», Revue Française, avril 1933, n° 6, p. 877, cité in Étienne de Montety, Thierry Maulnier. Biographie, Julliard, 1994, p. 98-99.

[16] Janséniste, on aurait envie de dire : en politique, Bénichou l’a bien montré (Morales du grand siècle, Gallimard, 1948), le jansénisme signifie continuer à rester fidèle à ce qu’on n’arrête pas de contester, demeurer réactionnaire dans sa propre dissidence et révolutionnaire dans son propre loyalisme.

[17] Maurice Blanchot, « Le marxisme contre la révolution », La Revue Française, 25 avril 1933, n° 4, réédité in Gramma, 1976, n° 5, p. 56-57.

Dernière mise à jour ( Wednesday, 26 January 2011 )
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