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Pierre Sauvêtre, Balibar avec Blanchot, Blanchot avec Balibar : insoumission de droit et poétique... Print
Nouvelle page 2

Balibar avec Blanchot, Blanchot avec Balibar : insoumission de droit et poétique de l’impolitique[1]

 

Pierre Sauvêtre

 

 

Je vais me livrer ici à un exercice modeste et décevant car sans surprise pour ceux qui connaissent et ont travaillé ce texte, me contentant de tenter de commenter et d’éclairer un texte écrit par Etienne Balibar sur Blanchot sous le tire « Blanchot l’insoumis » et paru dans l’ouvrage Blanchot dans son siècle aux éditions Parangon, recueillant les actes du colloque de Cerisy de juillet 2007 consacré à Blanchot. Texte qui porte sur le « Manifeste des 121 » ou « La déclaration du droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », cette seconde formulation ayant on le verra une importance capitale pour Balibar. La première partie du texte de Balibar est une analyse philosophico-politique ou du point de vue de la philosophie politique de Balibar du droit à l’insoumission et la seconde restitue la notion de droit à l’insoumission dans l’économie d’autres textes de Blanchot, « la littérature et le droit à la mort » et le texte principalement axé sur Sade « l’inconvenance majeure », repris dans L’entretien infini  sous le titre « l’insurrection, la folie d’écrire », Balibar cherchant alors une articulation entre les notions de droit à l’insoumission et celle de droit à la mort.

Comme le suggère le titre, ma propre intervention comporte donc deux parties, la première sur l’insoumission de droit, la seconde sur la poétique de l’impolitique, deux parties qui reprennent, très modestement encore, les deux parties du texte de Balibar, la première « l’insoumission comme droit », la seconde « l’insoumission, l’insurrection, la mort ». Première partie qui relève plutôt de l’explicitation du rapport de Balibar à Blanchot, de la mise en perspective de ce texte à l’intérieur du travail de Balibar (donc Balibar avec Blanchot) et la deuxième partie porte plutôt en revanche sur les possibilités ouvertes dans la lecture de Blanchot par les propositions de Balibar (donc Blanchot avec Balibar).

 

1°) Insoumission de droit, le fondement insurrectionnel de la citoyenneté :

 

Pastiche, certains d’entre vous l’auront reconnu du titre de l’ouvrage de Jacques Derrida Force de loi, le fondement mystique de l’autorité ; ici donc « Insoumission de droit, le fondement insurrectionnel de la citoyenneté », où il s’agit pour Balibar de montrer du côté de l’insurrection et de la citoyenneté, pour simplifier du côté du peuple, quelque chose d’analogue à ce que Derrida avait montré du côté de la violence et de l’autorité, du côté de l’Etat lui-même ou du souverain, à savoir que l’acte de fondation du droit ne pouvant relever par définition du droit lui-même relevait d’un acte de non-droit, d’un acte de violence, cet acte de violence devenant alors constitutif du droit lui-même, instituant une trace de violence au sein du droit lui-même, rendant autrement dit violence et droit indiscernables, indécidables, hypothéquant ainsi l’usage serein du concept humaniste et libéral d’Etat de droit. A l’instar du geste derridien, Balibar fait valoir, à travers sa lecture de la « Déclaration du droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », que l’obéissance en tant que libre consentement à la loi repose sur un geste fondamental de désobéissance.

La structure de l’argument est la suivante : la loi en tant que pouvoir constitué ne peut être fondée ou constituée par elle-même, mais elle ne peut l’être que par son autre qui est la liberté en tant que pouvoir constituant, la citoyenneté en tant que pouvoir constituant, au sens d’une citoyenneté active, pratique, conflictuelle et insurrectionnelle. Analogiquement, l’insurrection laisse aussi une trace de liberté dans la loi elle-même. Mais la présence qui en résulte, la trace du pouvoir constituant de la liberté dans la loi peut cependant se voir annuler, annihiler selon les circonstances historiques dès que l’Etat trahit lui-même les principes de la constitution ce qui se produit dans le cas de la guerre d’Algérie. Le droit à l’insoumission, en tant que désobéissance à la loi positive, historique de l’Etat, en l’occurrence la loi d’enrôlement des jeunes français dans la guerre, est alors un retour à la liberté constituante en tant que condition d’obéissance à la loi. C’est cette logique de la liberté constituante qui explique le paradoxe apparent énoncé par Balibar selon lequel c’est sur un geste fondamental de désobéissance que repose l’obéissance à la loi, c’est sur le droit d’insoumission que repose la soumission à l’autorité.

Il faut mentionner ici que la lecture de la « Déclaration du droit à l’insoumission » par Balibar n’est pas séparable de ses lectures antérieures de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de la Révolution française de 1789, et surtout du texte intitulé « Droits de l’homme » et « droits du citoyen ». La dialectique moderne de l’égalité et de la liberté, publié pour la première en 1989 dans le recueil Les frontière de la démocratie, texte dans lequel Balibar a forgé le concept d’ « égaliberté », à savoir l’idée de l’identification de la liberté et de l’égalité, l’idée que la liberté et l’égalité sont la mesure de l’une de l’autre, qu’il n’y a pas de liberté sans égalité et réciproquement, ce qui est prouvé selon lui négativement par le fait qu’il n’y a pas de régression de la liberté sans une régression simultanée de l’égalité et inversement, rejetant ainsi l’opposition simple entre le socialisme comme mise en œuvre de l’égalité sans liberté et le libéralisme comme mise en œuvre de la liberté sans égalité ; concept d’égaliberté, désormais attaché comme un fétiche à Balibar au point qu’il publie cette semaine mercredi un nouveau recueil de textes sous le titre La proposition de l’égaliberté qui renvoie lui-même au titre d’un des articles de ce recueil, et qui n’est autre que la reprise de l’article de 1989 que je viens de mentionner. La thèse de Balibar est que la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » identifie entièrement les droits de l’homme et les droits du citoyen, identifie entièrement les droits de l’homme à des droits politiques. Pour le dire encore autrement, elle identifie l’homme et le citoyen, l’homme et le citoyen c’est la même chose, dit encore autrement, elle fait de la citoyenneté la condition de l’humanité. Cette déclaration institue, explique Balibar non pas des droits politiques juridiquement définis mais un « droit universel à la politique », c’est-à-dire que c’est à l’activité politique du citoyen lui-même qu’il revient de faire entrer ou de ne pas faire entrer telle ou telle chose dans l’espace public, créant ainsi un horizon historique de politisation indéfinie. La signification de cette déclaration pour la modernité est qu’il n’y a pas d’homme sans ce droit universel à la politique, ce « droit d’avoir des droits » (rights to have rights comme dit Arendt), il n’y a pas d’humanité sans citoyenneté. Balibar s’oppose donc à toutes les lectures qui pour diverses raisons, ont tendance à séparer dans ce texte de la DDHC l’homme et le citoyen, en particulier celle de Marx dans La question juive qui voit dans le citoyen le membre imaginaire, illusoire de la communauté politique et dans l’homme, l’homme privé, le bourgeois égoïste, Marx concluant que ne jouissent des droits de la citoyenneté que ceux qui sont dotés des privilèges de la propriété, laissant sans droit la masse des prolétaires, c'est-à-dire des non propriétaires. Mais la lecture de Balibar s’oppose aussi aux lecture humanitaires qui voient dans les droits de l’homme les droits du vivant, les droits à la survie par opposition aux droits du citoyen comme droits politiques, et surtout ce texte de Balibar intervient dans un contexte intellectuel et idéologique marqué par l’influence des thèses de Furet sur le caractère proto-totalitaire ou annonciateur du totalitarisme de la Révolution française à l’occasion de son bicentenaire, caractère totalitaire qu’on perçoit précisément dans l’identification de l’homme et du citoyen qu’on juge responsable de la destruction de la vie privée au profit du tout publique, du tout politique.

Ce que Balibar y lit en revanche, c’est que c’est à l’homme de se faire citoyen, ce sont les actes, les pratiques humaines qui vont faire que les hommes vont ou non devenir citoyens, la citoyenneté n’est pas un statut juridique mais une pratique constituante, ce qui est une manière d’inclure la politique insurrectionnelle dans la politique constitutionnelle, de faire plus précisément de la politique insurrectionnelle la condition de la politique constitutionnelle. C’est là toute la stratégie théorique de Balibar dont tous les textes des années 70 sont marqués par un héritage marxiste fort sinon orthodoxe dans le sillage de son maître initial Althusser et pour qui le renversement de conjoncture historique, idéologique et intellectuelle, la globalisation de l’économie, la révolution conservatrice et la restauration intellectuelle marquent un tournant. Il s’agit ensuite à partir de la fin des années 1980 d’investir des objets philosophico-politiques relevant plutôt du libéralisme, du droit, de la citoyenneté mais précisément en cherchant à les soustraire à une lecture strictement libérale en travaillant (dans le sillage de Derrida notamment) sur les antinomies, les apories des concepts de droit et de citoyenneté, de loi (un peu comme j’ai essayé de vous en donner l’exemple ici) qui les rendent irréductibles à une lecture strictement libérale ou juridique mais en marque l’inscription insurrectionnelle (il faudrait ici citer le texte « résistance, insurrection, insoumission », qui date de 2007 et qui est repris dans le recueil qui sort cette semaine et qui fait déjà allusion à Blanchot et au Manifeste des 121 et est directement lié au texte sur Blanchot ; mais mentionner également les textes de Balibar relatifs à la désobéissance civique et au mouvement des sans-papiers dans Droit de Cité par exemple et le travail dans Nous citoyens d’Europe, pour tenter de définir une citoyenneté européenne à partir du droit de résidence).

Le point essentiel ici est que cette citoyenneté active, cette politique insurrectionnelle, cette insoumission qui est au fondement du droit et des institutions (Balibar refuse la tradition spontanéiste qui rejette l’institution, et considère que la politique a un versant insurrectionnel mais aussi institutionnel) est elle-même sans fondement, c’est pourquoi il parle de « "fondement sans fondement" » de la loi, dont témoigne précisément la nécessité de l’insoumission ou de la désobéissance civique ». L’insoumission ne repose que sur elle-même, c’est une nécessité contingente, historique qui ne repose que sur son énonciation. Et donc il s’agit pour Balibar de voir que de ce droit à l’insoumission énoncé par Blanchot et d’autres appartient à cette généalogie de la citoyenneté concrète, insoumission qui n’est pas seulement un désaccord ou même un simple refus des citoyens devant l’Etat mais c’est littéralement une reconquête à chaque fois remise en jeu de l’humanité dont les conditions de possibilité ont été affectées, détruites par la loi de l’Etat elle-même[2]. C’est un autre point fondamental de l’analyse de Balibar (et qui le différencie de ses camarades Rancière et Badiou) c’est que les conditions de possibilité de la politique sont toujours menacées par des conditions d’impossibilité de la politique ; la politique est précaire (en particulier la violence, ce qu’il appelle l’extrême violence rend impossible la politique) ; ce n’est pas tant que la politique est discontinue ou rare parce qu’il n’y a pas toujours des événements (comme chez Badiou), mais les conditions de possibilité sont sans cesse aux prises, dans des conjonctures déterminées, avec ses conditions d’impossibilité. Conditions de possibilité de la politique détruites par l’Etat d’où la nécessité d’un droit sans droit, d’un droit contre le droit posé par la Déclaration, parce que « la finitude de l’ordre juridique ne peut tirer sa validité que d’une praxis dont il ne suffit pas lui-même à prescrire les formes, quelque chose comme un dehors intérieur qui est la liberté elle-même ».

 

2°) La poétique de l’impolitique :

 

Balibar cherche à comprendre la proximité des notions du droit à l’insoumission et du droit à la mort, cette dernière se trouvant dans le texte La littérature et le droit à la mort. Il ne juge pas pleinement satisfaisante l’interprétation selon laquelle l’insoumission, si elle veut être un droit, doit assumer le risque de la mort elle-même. C’est une interprétation plausible, car si le droit à l’insoumission est un fondement sans fondement, qu’il n’a d’autre garantie que lui-même, il est sans garantie si ce n’est la garantie sans garantie de la mort elle-même. C’est le caractère des fins tragiques de la politique que rappelle Balibar en d’autres endroits avec Max Weber, selon laquelle la politique doit assumer le risque de la mort. Mais cette interprétation n’est pas pleinement satisfaisante pour Balibar, et on ne peut seulement confondre droit à l’insoumission et droit à la mort, il faut tenter de les articuler.

Le droit à la mort est lié au pouvoir de l’écriture et à la capacité de la littérature à détruire le langage, à « briser le monde », selon la formule de Blanchot (du reste aux accents nietzschéens « casser en deux l’histoire du monde »), « briser le monde » que Balibar interprète comme briser la communauté politique en tant qu’elle se fonde sur une appartenance donnée ou reçue de l’histoire. Le droit à la mort nous place donc en un point qui impossibilise la communauté politique dans sa forme dominante, en tant qu’elle généralise ou fétichise une identité dominante, et pourtant, en tant que droit c’est aussi le point d’entrée de la liberté de l’individu dans la communauté humaine et donc dans la communauté politique nous dit Balibar. Il faut alors sans doute en conclure que le droit à la mort nous place en un point qui anéantit la communauté politique dominante sans pour autant se confondre avec une pure destruction, avec un pur anéantissement mais tout en donnant du même coup le point d’entrée d’une nouvelle communauté politique qui fasse place à la liberté.

Balibar explique d’une part que « le poétique au sens large, recèle l’unique possibilité d’exprimer ce qui, dans la politique, l’excède elle-même, ou excède sa normalité », justement parce qu’il n’est pas comme tel, purement « politique ». Donc le poétique, la littérature, l’écriture est ce qui permet de se placer par la répudiation du langage dominant (comme Blanchot le montre à travers Sade) au point des antinomies de la politique, celle de la violence et du droit, de l’insurrection et de l’institution, de l’obéissance et de la désobéissance, c'est-à-dire au point de l’impolitique tel que le définit Esposito (en tant que point d’aporie de la politique). Mais ce point d’excès semble pouvoir alors définir un droit d’insoumission correspondant tel que la communauté politique peut être redéfinie, que ses frontières peuvent être transformées, définissant alors un point d’entrée dans une communauté reconfigurée pour parler comme Rancière, l’impolitique étant alors le point d’entre-deux entre deux visions conflictuelles de la communauté humaine. C’est comme cela, semble dire Balibar, ou en tout cas c’est ce que je lis en lisant Balibar, qu’on peut organiser le rapport entre la littérature de Blanchot et la politique comme capable d’une défiguration de la communauté dominante (c’est le droit à la mort littéraire) ouvrant la possibilité d’un point d’insurrection pratique (c’est le droit à l’insoumission) dessinant la possibilité d’une autre communauté humaine. C’est ainsi que s’articulent le droit à la mort et le droit à l’insoumission. La littérature, en tant que langage en excès sur la communication courante désigne le point d’antinomie ou d’anomie où la communauté politique se dissout, où s’effondrent ses propres principes, ouvrant l’espace possible pour un droit à l’insoumission capable de configurer une autre communauté des citoyens.

 

 

Pierre Sauvêtre, ATER à l’université de La Rochelle, termine actuellement une thèse de science politique à l’IEP de Paris sur les effets de Mai 68 dans la théorie politique en France. Il participe aux activités du GRM (Groupe de Recherches Matérialistes). Il a écrit et publié des textes sur Foucault, Rancière ou Badiou. Il publie, à la fin du mois de novembre 2009, en compagnie de Cécile Lavergne, un entretien avec Etienne Balibar, « Pour une phénoménologie de la cruauté », dans le numéro 19, « Décrire la violence », de la revue Tracés.

Lien vers le site du GRM : http://www.europhilosophie.eu/recherche/spip.php?article130

 


 


[1] Version orale, non retravaillée, de ma conférence orale d’où la décision d’y laisser figurer les traits d’énonciation.

[2] Ce que la modernité en tant que modernité politique a mis au jour, c’est la dimension anthropologique de la politique, de l’insurrection. Historiquement, l’homme devient un homme en luttant, en ayant une activité politique, parfois insurrectionnelle, la politique fait ainsi partie de notre patrimoine anthropologique.

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