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Espace Maurice Blanchot - www.blanchot.fr
ISSN: 1765-291X

Fondateur
Parham Shahrjerdi

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Christophe Bident, Jérémie Majorel, Parham Shahrjerdi.

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Monique Antelme, Andrew Benjamin, Gisèle Berkman, Vanghélis Bitsoris, Marco Ciaurro, Marcus Coelen, Danielle Cohen-Levinas, Jonathan Degenève, Marco Della Greca, Juan Manuel Garrido, Kai Gohara, Kevin Hart, Leslie Hill, Mike Holland, Susanna Lindberg, Charlotte Mandell, Laura Marin, John McKeane, Ginette Michaud, Marcelo Jacques de Moraes, Jean-Luc Nancy, Yuji Nishiyama, Paul-Emmanuel Odin, Hannes Opelz, Joon-Sang Park, Edson Rosa da Silva, Benoît Vincent, Serge Zenkine, Giuseppe Zuccarino.





















L’Absence de livre à venir - John McKeane Print
Nouvelle page 4

L’Absence de livre à venir

John McKeane

 

Comme l’explique l’article ‘Trouvaille’, les épreuves de L’Entretien infini de Maurice Blanchot se trouvent désormais dans le domaine public, celui de l’ ‘immense parole qui di[t] toujours nous’ (Le Dernier homme, 112). C’est un grand geste qu’a fait l’Université de Harvard, c’est un grand moment pour les études littéraires, et ceux qui ont travaillé à sa réalisation sont à remercier et à féliciter. Les remarques suivantes se basent sur ces épreuves, que j’ai pu consulter, et sur quelques-unes des nouvelles perspectives qu’elles ouvrent. Comme je l’indiquerai, quelques épisodes de l’histoire de ce livre manquent encore, notamment en ce qui concerne un deuxième manuscrit hypothétique, et je ne peux que faire entendre une volonté d’en savoir quelque chose. La partie la plus révélatrice des épreuves est sans doute l’article ‘Le rapport du troisième genre (homme sans horizon)’, inédit lors de son apparition dans L’Entretien infini. Christie McDonald en aborde un aspect dans ‘Trouvaille’, et pour ma part je reformulerai ailleurs certaines remarques déjà faites à l’oral lors de la récente journée d’études Maurice Blanchot à l’Université Paris 7.

Nouvelle page 3

            L’Entretien infini sort en novembre 1969, suite à une décennie de bouleversements politiques, philosophiques, littéraires. On avait vu émerger une nouvelle génération, de Foucault et Deleuze jusqu’au Derrida, par exemple, de ‘La fin du livre et le commencement de l’écriture’ (1965-66). Nous en tenant aux écrits de Blanchot, on constate une variété qui comprend la ‘Déclaration sur le droit à l’insoumission’ (1960), le récit fragmentaire L’Attente l’oubli (1962), un remaniement de l’essai Lautréamont et Sade (1963), l’écriture collective et expérimentale de la ‘Revue Internationale’ (1960-64) et de Comité (mai 1968). Une grande question pour qui lirait le Blanchot de ces années concerne donc la modalité des rapports entre le discours littéraire et un discours autre (que ce soit (socio-)politique, éthique, théologique), comme en témoigne l’affirmation que ‘écrire [...] est la violence la plus grande, car elle transgresse la Loi, toute loi et sa propre loi’ (EI viii). Or, que la littérature ne puisse être entendue, présupposée comme une valeur stable, cela se lit clairement en ce que l’éclat politique, contestataire d’une telle phrase, porte aussi sur une interrogation de l’écriture, par l’écriture.

            Autrement dit, cette interrogation, cette auto-transgression, que Blanchot approfondit à travers ce qu’il appelle le ‘fragmentaire’ et le ‘neutre’, à travers l’écriture en forme d’entretien, réclame notre attention. C’est en partant de ce point que nous irons à la rencontre des épreuves de L’Entretien infini, car si le ‘fragmentaire’ s’ouvre vers une écriture déchirée, dispersée, séparée d’elle-même, on pourrait en même temps voir dans la disposition de Blanchot à modifier ses textes – non seulement L’Entretien infini, bien sûr – un autre sens à cette séparation. Il devient alors crucial de voir s’il s’agit d’un vrai choix, si d’un côté nous les chercheurs aurions à suivre les couloirs, toujours en descente, d’un labyrinthe consciemment construit ; ou si, d’un côté apparemment tout à fait autre, on aurait affaire à la prolifération d’une écriture radicalement multiple, déchiquetée. Les épreuves de Harvard semblent nous pousser vers la première branche de cette alternative ;  mais l’autre n’est pas nécessairement exclue, celle qui permettrait de nous approcher de ces épreuves en dehors de toute rigidification institutionnelle, génétique, formaliste, esthétiste, de toute logique ultimement fermée d’auto-suffisance, d’auto-réfléxivité littéraires. C’est d’ailleurs une conjonction que Blanchot a entrevue :

 

♦ Pourquoi, après la mort, tout doit-il devenir public, pourquoi le droit de publier le moindre texte de Nietzsche ou de tel écrivain qui n’aurait jamais de son vivant accepté de le faire paraître, trouve-t-il en chacun de nous, et même malgré nous, un assentiment, comme si l’indestructible s’affirmait par là ? […]. Qu’est-ce que nous cherchons dans ces textes fragiles ? Quelque chose qui ne se trouvera dans aucun texte, le hors-texte, le mot de trop, pour qu’il ne manque pas à la complétude des Œuvres complètes ou au contraire pour qu’il y manque toujours ? (Le Pas au-delà, 158 ; je souligne).

 

*

 

Revenons en amont, vers la place qu’occupe L’Entretien infini dans l’œuvre de Blanchot : il s’agit du livre qui, plus qu’aucun autre, fait livre, et que Christophe Bident a décrit comme une ‘somme phénoménale’.[1] Aussi ses trois grandes divisions presque architecturales, ses cinq épigraphes, sa note et l’entretien d’introduction, ainsi que son étrange page finale doivent être lus en rapport avec le concept de livre, et à partir de là, paradoxalement, avec l’exigence de ‘l’absence de livre’ qui est abordée à plusieurs reprises (ou de ‘l’absence-de-livre’, expression que Blanchot a considérée).[2] À la différence des textes fragmentaires qui le suivent, cet ouvrage témoigne d’une relation mouvante, indécise, entre l’écriture dialogique, les fragments, et les essais de format plus traditionnel. Et comme nous avons pu le savoir depuis sa publication, et comme certains critiques l’ont dûment noté, Blanchot s’y livre à la modification de certains termes-clés, souvent en relation aux écrits de la nouvelle génération (Derrida et Foucault) : on ne saurait lire ‘neutre’, ‘essence’, ‘dehors’, ‘écriture’, etc., sans s’interroger sur le rapport avec la première version de l’essai en question.

            Il est des exceptions à cette règle quelque peu imposante. Les épreuves de Harvard nous le confirment : dans les ‘épreuves’ proprement dites, c’est-à-dire dans les feuilles non liées, aux dimensions approchant celles du livre de la collection blanche de Gallimard, Blanchot ajoute plusieurs articles en forme de feuilles dactylographiées.[3] Il s’agit de la ‘Note’ d’ouverture; d’une page du ‘Rapport du troisième genre’ (EI 101-02); de la longue note dans ‘Nietzsche, aujourd’hui’ (EI 208-10); de ‘L’Exigence du retour’ (EI 405-418) ; des ‘Parenthèses’ qui suivent soit ‘René Char et la pensée du neutre’ (EI 447-50), soit ‘Parole de fragment’ (EI 456-58). Ces insertions semblent nous dire que ces textes ont été rédigés in extremis. Si la majeure partie de L’Entretien infini est préparé dès 1965, selon ce que Blanchot écrit à sa collègue Dominique Aury en 1969, ceci peut être significatif ; mais je reviendrai à cette question de dates.[4] Qui plus est, ces insertions sont elles-mêmes annotées et corrigées de la main de Blanchot, ce qui a dû se passer à la toute dernière minute. Nous pouvons donc dire avoir affaire à quatre étapes dans la préparation de L’Entretien infini : 1) les versions originales des articles, le plus souvent dans la NRF ; 2) le manuscrit que Blanchot a remis à l’éditeur et qui lui revient en forme imprimée ; 3) les insertions dactylographiées (les articles et pages entières déjà mentionnés, mais on rencontre aussi à plusieurs reprises des béquets collés avec du scotch) ; 4) les corrections faites à ces insertions. Or, cette dernière étape devrait être identique au livre publié en 1969. Mais quelques passages nous avertissent que ce n’est pas le cas : il semblerait qu’il y ait eu une cinquième étape, qu’une deuxième version des épreuves pourrait peut-être élucider. Par exemple, l’un des passages révélant l’existence de cette étape déclare : ‘C’est peut-être ce mot de trop qui constituerait (le destituant aussitôt) l’invisible partenaire – celui qui ne joue pas – par rapport auquel ne cessent de s’écrire les livres de Roger Laporte’ (EI 497n).[5]

            Une autre perspective ouverte par la consultation des épreuves concerne la datation des modifications portées aux versions originales des essais. Par exemple, les modifications extensives aux essais inclus dans la section ‘Réflexions sur le nihilisme’ ont déjà été effectuées lorsque Blanchot envoie son manuscrit initial à l’éditeur – pour ces textes, les épreuves sont virtuellement identiques au livre publié. Par contre, les épreuves révèlent que certains passages sont ajoutés (ou effacés) par Blanchot lors de sa correction des épreuves (ce qui a dû se passer en 1969). Concentrons-nous sur les passages ajoutés à ce moment-là : à plusieurs reprises, il arrive à Blanchot d’ajouter une dernière ligne à son essai. Ainsi pour le texte principal de ‘René Char et la pensée du neutre’ (‘Je vais parler et je sais dire, mais quel est l’écho hostile qui m’interrompt ?’ ; EI 446); pour ‘Les paroles doivent cheminer longtemps’ (‘- Mais quelle est cette voix?’ ; EI 486); et pour ‘A rose is a rose...’ (‘jusqu’à ce mot de trop où défaille le langage’ ; EI 505). Finalement, c’est aussi le cas pour ‘Roussel’, où soit la fin du texte principal, soit la note qui le suit sont prolongées par des réflexions sur ‘le mot qui est de trop’ (EI 497). Pour comparer les étapes différentes de la préparation de L’Entretien infini, nous pouvons donc dire que ceux-ci sont des ‘mots de trop’ excédés à leur tour par le ‘mot de trop’ laportien que nous avons vu plus haut.

            C’est ici que nous nous approchons de la question centrale que posent les épreuves de Harvard (laissant de côté ‘Le Rapport du troisième genre’), et qui concerne une certaine auto-référentialité du geste scripteur dans les expressions ajoutées, ‘[…] quel est l’écho hostile qui m’interrompt ? ; ‘- Mais quelle est cette voix ?’ ; et surtout l’expression dont les nombreuses répétitions répondent à sa logique interne, à son contenu propositionnel: ‘le mot de trop’, ‘le mot de trop où défaille le langage’. D’autres modifications aux épreuves nous permettent de continuer l’énumération des occurrences où cette question se pose : je pense à la cinquième épigraphe du livre, ajoutée à la main par Blanchot : ‘C’est une belle folie, parler. Avec cela, l’homme danse sur et par-dessus toutes choses (Nietzsche)’;[6] et finalement, une expression affirmant que la parole serait présente se voit par deux fois remplacer par celle d’une ‘exigence de parole’ (EI 97, 98). Il me semble qu’une telle auto-référentialité doit être lue d’abord dans le contexte du Livre à venir, qui peut-être ne s’efforce de penser rien autant qu’une mode d’exigence, de futurité littéraire, qui ne soit pas assimilable à une présence textuelle ininterrompue, à un avenir de nature simple, à ‘l’histoire flamboyante, riche de sens, cependant immobile’ (EI xviii).[7] C’est ainsi que nous pourrons entrevoir la place qu’occupent les modifications des épreuves de Harvard, ce nouvel hypertexte blanchotien – mince, il est vrai, mais répérable –, par rapport au mouvement général de sa pensée.

 

*

 

J’ai l’intention de mettre en dialogue L’Entretien infini et Le Livre à venir, comme l’indique déjà mon titre évidemment un peu brutal, l’absence de livre à venir. Pour ce faire, commençons par rappeler qu’en rassemblant certains articles de 1951-55 dans L’Espace littéraire (1955) et d’autres de 1953-58 dans Le Livre à venir (1959), Blanchot choisit, précisément, de garder en réserve à peu près la moitié des ses écrits de revue. Lorsque L’Entretien infini paraît en 1969, il inclura des articles rédigés à la dernière minute, comme nous l’avons vu, mais aussi plusieurs datant de 1954, 1956, 1957, etc. En outre, en 1958 il écrit à Aury:

 

si vous voulez bien accueillir dans le corps de la revue le texte ci-joint, j’en serai heureux. Le titre qu’il porte pourrait ou devrait être le titre réservé pour mon prochain livre, bien nommé l’absence de livre, où prendront place les très nombreux fragments dont la nrf, par son inlassable bonne volonté, m’a engagé à poursuivre la mise au jour – et aussi l’ajournement. Cela fait malheureusement un volume des plus volumineux, comme il arrive nécessairement à partir du ‘fragmentaire’.[8]

 

Blanchot changera d’avis, ne publiera ni article ni volume sous ce titre en 1959, écrivant : ‘le texte sur l’absence de livre […] je voudrais, pour diverses raisons, [le] suspendre’.[9] Il n’en reste pas moins que l’existence d’un livre critique volumineux, fragmentaire, où il est question de ‘l’absence de livre’, est révélée. (Et bien que le volume de 1969 prenne ultimement son titre d’un ‘fragment de récit’ publié en 1966, la notion de ‘l’absence de livre’ y jouera un rôle-clé).[10] Mais on n’avait pas besoin d’aller dans la correspondance pour découvrir tout cela: la page finale du Livre à venir ne déclare-t-elle pas : ‘un peu modifiées, ces textes appartiennent à une suite de petits essais publiés à partir de 1953 dans la NRF, sous le titre Recherches. Un autre choix suivra peut-être’?[11]

La question posée par cette histoire des publications de Blanchot dans les années 50 est donc la suivante : est-ce que les articles non publiés (ni en revue, ni dans L’Espace littéraire, ni dans Le Livre à venir) sont expressément tenus en réserve, ‘suspendus’ selon le mot de Blanchot, est-ce qu’ils constituent un ‘livre à venir’ qu’il prépare consciemment, non sans ruse, à l’abri de sa pensée publique ? Qui suppose connaître Blanchot s’opposera presque instinctivement à une telle hypothèse de maîtrise, de dialecticité, de lucidité : et pourtant, il faut aussi pouvoir s’en défaire d’une manière plus argumentée. Et il en est de même pour une question qui est comme la jumelle de la première : lorsqu’il ajoute aux épreuves de L’Entretien infini des expressions comme ‘le mot de trop’, Blanchot chercherait-il une correspondance nécessaire (le mot est de lui, nous le verrons) entre forme et contenu, bref, sa démarche représenterait-elle une présence non plus à venir, mais qui est venue, s’est réalisée, n’est plus promesse mais actualité ? Encore une fois, formulée de telle manière, cette deuxième question provoquera certainement une réponse négative. Mais je tiens qu’y regarder de près soit capital pour qui veut étudier les versions différentes des textes de Blanchot, en l’occurrence celles des épreuves de Harvard, sans être – contre son gré? – reconduit dans une histoire ultimement continue, que ce soit de biographie ou de pure textualité auto-référentielle.

Tournons-nous donc vers Le livre à venir, vers ‘Ecce liber’ et ‘Une nouvelle entente de l’espace littéraire’. Il y est question de Mallarmé, du ‘Livre’ mystérieux que le poète évoque, de l’ouvrage de Jacques Scherer – Le ‘Livre’ de Mallarmé : Premières recherches sur des documents inédits (1957), et finalement, des rapports entre le ‘Livre’ et Un coup de dés. Pour être bref, disons que Blanchot trouve la position de Scherer intenable : les ‘documents inédits’ qu’il rassemble ne peuvent pas, ne doivent pas répondre à l’exigence d’un Livre dont on ne peut pas dire ‘ecce liber’ sans le trahir, qui représente ce qui est toujours encore à venir, ce qui est imprésentable.[12] Blanchot écrit : ‘seul le Livre s’identifie avec l’annonce et l’attente de l’œuvre qu’il est […] [il ne cesse] pas d’être séparé et divisé pour devenir, à la fin, sa division et sa séparation mêmes’ (LV 318). C’est pour cette raison que Blanchot se méfie de toute tentative qui, comme celle de Scherer, chercherait à présenter le Livre, à lui attribuer une forme, une histoire, un caractère propre. Même lorsqu’il est question du poème Un coup de dés, dont Blanchot déclare – ‘d’une manière remarquablement directe’, comme le rappelle Hill – qu’il ‘est le livre à venir’ (LV 326).[13] Il écrit :

 

La phrase ‘Un coup de dès jamais n’abolira le hasard’ ne fait que produire le sens de la forme nouvelle dont elle traduit la disposition. Mais, par là, et du moment qu’il y a corrélation précise entre la forme du poème et l’affirmation qui le traverse en le soutenant, la nécessité se rétablit.  Le hasard n’est pas libéré par la rupture du vers réglé : il est au contraire, étant précisément exprimé, soumis à la loi exacte de la forme qui lui répond et à laquelle il doit répondre (LV 317).

 

Le danger, même pour cet ouvrage radicalement expérimental de Mallarmé, est donc qu’un rapport de nécessité soit établi entre forme et contenu, et que le hasard – la singularité, l’infime, l’aléatoire, le désastre – soit ainsi exclu : cela devrait se rappeler lorsqu’on cherche à aborder l’écriture fragmentaire de Blanchot, déjà en voie de préparation en 1958 lorsqu’il publie ces essais sur Mallarmé.

Ce n’est pas dire que l’avenir abordé par Le livre à venir et L’Entretien infini, que nous sommes en train de lire synthétiquement comme absence de livre à venir, soit une pure monumentalité fermée, une neutralisation plutôt qu’un neutre. Blanchot rappellera plus tard que telle position ne peut être celle de l’écrivain : ‘ Les optimistes écrivent mal (Valéry). Mais les pessimistes n’écrivent pas’ (ED 174). Il nous semble que cet optimisme, même s’il est déjà entendu dans l’acte d’écrire, comme une loi de l’écriture, est ce qui rend possible L’Entretien infini en sa particularité, en ce qu’il prolonge, renouvelle, répète, veut épuiser les prises de position de son auteur. C’est le cas pour les ajouts manuscrits de dernière minute, même si, suivant les indications de Blanchot lui-même dans Le Livre à venir, on peut voir qu’il y a le risque d’établir un rapport de nécessité entre geste scripteur et contenu propositionnel. C’est ce point qui me permettra de conclure, en revenant encore une fois à la particularité de L’Entretien infini parmi les écrits de Blanchot, au défi que ce volume représente. Plus spécifiquement, je rappellerai que l’article apparemment écrit dès 1958, ‘L’Absence de livre’, clôt le volume. Il y est question moins d’une écriture déchiquetée, tout à fait autre, d’une altérité monumentale et fermée, que du rapport qui s’établit entre une telle vacance d’autorité, et deux penseurs à l’autorité hyperbolique dont parle cet article, Hegel et Mallarmé, ‘le Philosophe’ (Écrits politiques, éd. Lignes, 130) et le Poète. Je laisserai de côté la relativisation des deux (finalement, Mallarmé sera tenu pour plus radical) pour faire lire ceci : ‘plus l’Œuvre prend de sens et d’ambition, retenant en elle non seulement toutes les œuvres, mais toutes les formes et tous les pouvoirs du discours, plus l’absence d’œuvre semble près de se proposer, sans toutefois jamais se laisser désigner’ (EI 622). Ce passage ne laisse aucun doute que, dans L’Entretien infini et comme l’espace même de ce livre, même quand il s’agit de la crise ou de la folie de Mallarmé, il peut être encore question d’une totalité, qui pourtant n’est abordée que pour mieux en être quitte, pour souligner que le fragmentaire l’excède.

La comparaison devient dès lors possible avec les textes qui suivront, qui chercheront à défaire tout rapport de nécessité entre forme et contenu. On peut constater ce processus dans la ré-édition d’un texte sur la folie de Hölderlin, au sujet duquel Derrida en 1965 avait critiqué la position prétendument ‘essentialiste’ de Blanchot, et auquel en 1970 ce dernier ajoute un passage significatif, avec ces mots : ‘la folie serait ainsi un mot en perpétuelle disconvenance avec lui-même et interrogatif de part en part’.[14] Ensuite, c’est dans Le Pas au-delà (1973) que revient à plusieurs moments un ‘mot de trop’. On peut peut-être avancer que ces ‘mots’ se défont de manière plus (ou moins, précisément ?) réussie du rapport de nécessité, du soupçon d’incarner la nouvelle écriture enfin venue, et que cela semble être dû au fait que dans ce texte fragmentaire ne figure aucun essai qui se propose d’entreprendre une critique de Char, de Nietzsche, etc. C’est dire qu’il n’y a rien dans Le Pas au-delà qui ne serait pas fragmentaire, qui ne serait pas un ‘mot de trop’ ; c’est dire que écrire alors ce syntagme sert à le placer ‘en perpétuelle disconvenance avec lui-même’. Ceci permet à Blanchot d’écrire non pas sur une joie qui serait née de la découverte d’une nouvelle forme, mais sur une peur: ‘la peur du langage : la peur qui frappe le langage, lorsque celui-ci perd un mot qui est alors un mot en surplus, un mot de trop : peur, Dieu, folie’ (PA 85).[15] Il faut toutefois dire à nouveau que Blanchot ne se sera pas figé dans une surdité envers tout mot de trop, tout mot à venir, car de cette même peur, il écrit : ‘il lui incombait de ne pas y voir autre chose que la possibilité, toujours ouverte, qu’un mot quelconque […] se retournât sur [le langage] pour s’en détacher et s’élever au-dessus de lui en la maîtrisant, peut-être en le brisant’ (PA 84). Cherchons à formuler une dernière fois ce double mouvement, cette double exigence, qu’un mot vienne sans perdre en cette venue sa futurité, sa superfluité, que Blanchot aura explorée de diverses manières dans Le Livre à venir, en corrigeant les épreuves de L’Entretien infini, et ensuite dans Le Pas au-delà. On se rappelle le mot de Lacan : ‘l’amour, c’est offrir quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas’. De même, nous pouvons peut-être dire que le fragmentaire de Blanchot offre quelque chose (une expression, une forme) qu’il n’a pas à quelqu’un (l’exigence d’une futurité complexe du Livre à venir) qui n’en veut pas.


 


[1] In ‘La part de l’autobiographie’, Magazine littéraire, 424 (October 2003), 24-26 (p. 25)

[2] Le passage d’où elle est effacée se trouve dans EI 514. De l’expression ‘l’absence de livre’, Leslie Hill écrit : ‘comme celle de l’expression ‘absence d’œuvre’, la syntaxe adoptée pour celle de ‘absence de livre’ n’est pas insignifiante. Car, en refusant au livre tout article grammatical, défini ou indéfini, la phrase fait référence à l’idée de livre comme effectivement toujours déjà sous rature ; ce faisant, l’écriture de Blanchot donne au mot absence des qualités dynamiques qui le transforment, de substantif qu’il était, en quelque chose qui ressemble plutôt à une forme verbale’ in Blanchot : Extreme Contemporary (London : Routledge, 1997), pp. 184-85, je traduis.

[3] Ceci veut dire que le seul texte dont on ne trouve pas la version originale est ‘Une parole plurielle’.

[4] Lettre de Blanchot à Aury du 18 février 1969, cité par Angie David in Dominique Aury (Paris : Léo Scheer, 2006), pp. 379-80. Il y déclare : ‘Il y a plusieurs années – vers 1965 – j’ai terminé un volume […]. Cela fait un assez (gros) [sic] volume (à peu près 450 pages à interlignes simples), que, depuis ces 3 ou 4 années, par répugnance à publier, je laisse dans un coin’ (Blanchot souligne).

[5] Quelques autres passages ayant le même statut sont les suivants : 1) in ‘Le grand renfermement’, la note à la page EI 297 termine avec deux lignes sur des Forêts. Dans les épreuves, elles manquent ; 2) Dans les ‘Parenthèses’ ajoutées à ‘René Char et la pensée du neutre’, quelques modifications du premier fragment, ainsi qu’un fragment d’une ligne,  ‘±± Parler du neutre: parler au neutre’, auraient dû apparaître dans EI 447, 450, et ne s’y trouvent pas ; 3) De même, un passage est absent des ‘Parenthèses’ qui suivent ‘Parole de fragment’: McDonald le cite in ‘Trouvaille’, p. 15 ; 4) Et à propos de ces mêmes ‘Parenthèses’ qui suivent ‘Parole de fragment’, l’expression ‘Leurre, leurre irréprochable’ ne se trouve ni dans la version dactylographiée, ni comme ajout manuscrit de Blanchot. Comme il ne s’agit manifestement pas d’une simple omission de l’éditeur, mais d’une expression ajoutée, on peut en conclure que Blanchot est revenu encore une fois à ce texte, dans des conditions qu’on ignore.

[6] Il paraîtrait que la traduction est de Blanchot – Leslie Hill interroge cette pratique répandue dans l’œuvre blanchotienne dans son article ‘A Fine Madness : Translation, Quotation, the Fragmentary’ in Blanchot Romantique, sous la direction de John McKeane et Hannes Opelz (Peter Lang, à paraître).

[7] Pour une lecture admirablement claire du Livre à venir, voir Majorel, Jérémie, ‘Le Chiasme critique de Blanchot: ambiguïté herméneutique et virtualité déconstructrice’ in Blanchot dans son siècle, sous la dir. De Monique Antelme et al., (Lyon: Paragon, 2009), pp. 85-103.

[8] Cité par David in Dominique Aury, p. 365. David date cette lettre du 8 décembre 1959, mais il semble que la même date de l’année 1958 est plus vraisemblable, puisque Blanchot demanda par la suite que ‘L’Absence de livre’ soit remplacé par un article sur Kafka, qui parut comme ‘Le Dernier Mot de Kafka’ (I et II) en février er mars 1959 (cf. L’Amitié, 285-89). Christophe Bident affirme que l’article ‘L’Absence de livre’ est ajouté au manuscrit de L’Entretien infiniin extremis’ in Maurice Blanchot : partenaire invisible (Seyssel : Champ vallon, 1998), p. 446. Par contre, selon les épreuves, cet essai est déjà présent lorsque Blanchot envoie le premier manuscrit à l’éditeur, avant les insertions des essais que j’ai énumérés.

[9] Lettre de Blanchot à Aury du 13 janvier 1959, citée dans David, Dominque Aury, p. 377 (il souligne).

[10] Il s’agit de ‘L’Entretien infini’ in NRF, 159 (mars 1966), 385-401. Lettre de Blanchot à Aury, citée dans David, Dominque Aury, p. 377. David date la lettre du 12 novembre 1966, mais la lettre a dû s’écrire avant que ne sorte ‘L’Entretien infini’ en mars 1966.

[11] Les épreuves de Harvard révèlent que la page titre de L’Entretien infini portait la mention générique ‘Recherches’, que Blanchot a fini par effacer.

[12] Cf. un article écrit dans le sillage de Blanchot par Philippe Lacoue-Labarthe, ‘L’Imprésentable’ in Poétique, 21 (1975), 53-95.

[13] Hill, Leslie, in ‘Blanchot and Mallarmé’ in Modern Language Notes, 105:5 (December 1990), 889-913 (je traduis). Surtout pour les premiers écrits de Blanchot sur ce poète, voir Holland, Michael, ‘From crisis to critique: Mallarmé for Blanchot’ in Meetings with Mallarmé in Contemporary French Culture, sous la dir. de Michael Temple (Exeter: Exeter University Press, 1998), pp. 81-106.

[14] Cf. Derrida, ‘La parole soufflée’ in L’Écriture et la différence (Paris : Seuil, 1967), p. 257 ; Blanchot, ‘La folie par excellence’ in Jaspers, Karl, Strindberg et Van Gogh: Swedenborg-Hölderlin (1953; Paris: Minuit, 1970), pp. 9-32 (p. 30).

[15] Ce syntagme se trouve aussi aux pages 13, 14, 85, 158, 178.

Dernière mise à jour ( Friday, 09 July 2010 )
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